
Le texte prononcé fait foi
Londres, Angleterre
Le libéralisme est une famille d’allégeance commune. Nous croyons à la liberté individuelle, qu’un gouvernement discrètement présent doit servir, à la solidarité sociale, que la responsabilité budgétaire doit servir.
Notre credo est l’idée pragmatique d’un bon gouvernement qui s’adapte aux circonstances. Les circonstances qui m’intéressent sont celles dans lesquelles se trouve le Canada. Alors ce soir, je parlerai surtout du libéralisme vu dans une perspective canadienne.
Permettez-moi de commencer par les engagements que les tous libéraux ont en commun.
Être un libéral est une habitude du cœur. Avant de devenir une étiquette politique, « libéral » était synonyme de « généreux ». Donner avec libéralité voulait dire donner généreusement. Une personne libérale était une personne à la fois généreuse et ouverte d’esprit.
Le libéralisme ne devrait jamais perdre son association d’origine avec la générosité du cœur et l’ouverture d’esprit. Ce sont là les habitudes du cœur que nous devons conserver pour empêcher nos convictions de se réduire à la rectitude politique ou à un dogmatisme idéologique.
Une politique libérale, comme Isaiah Berlin nous l’a appris, fait passer la liberté en premier.
Un désaccord entre un libéral et un socialiste ou un social-démocrate revient à ceci : ils recherchent tous les deux l’égalité, mais l’égalité pour laquelle un libéral juge digne de se battre est l’égalité dans la liberté.
Un désaccord entre un libéral et un conservateur revient à ceci : ils recherchent tous les deux l’égalité, mais un libéral pense que personne ne peut pas y arriver seul. La société existe, et la raison d’être d’un gouvernement est de créer une société où la liberté individuelle peut s’épanouir.
Nous faisons passer la liberté en premier, mais nous ne sommes pas des libertaires. Nous croyons que les individus ne peuvent pas être libres sans une société libre. Les institutions créant la liberté sont, notamment, l’éducation publique pour tous, l’accès gratuit à des soins de santé, des pensions de retraite, de l’aide aux handicapés, la sécurité publique dans nos rues et les protections offertes par un État-nation souverain.
Les libéraux qui se sont battus pour créer ces institutions ont été inspirés par la conviction, exprimée le mieux par Franklin Roosevelt, selon laquelle les hommes et les femmes vivant dans la peur ne sont pas libres. Un gouvernement libéral a pour raison d’être d’enlever cette peur de l’âme des hommes et des femmes libres.
Il est impossible d’envisager une société où la peur ne règne pas s’il n’y a pas d’égalité face à la loi. Une personne victime de discrimination à cause de son sexe, de sa race, de ses croyances, de son orientation sexuelle ou de sa situation économique n’est pas libre.
Les libéraux croient que la liberté est indivisible et que pour défendre la nôtre, nous devons défendre celle de nos concitoyens et des être humains à l’extérieur de nos frontières qui demandent notre aide.
Les libéraux sont optimistes au sujet de la nature humaine, mais sceptiques au sujet du pouvoir. Pour contrôler le pouvoir, les libéraux pensent qu’il faut associer la primauté de la majorité avec des contrepouvoirs constitués par un système judiciaire indépendant, un Parlement bicaméral, la liberté de presse et une charte des droits qui protège les individus et les groupes de la tyrannie de la majorité.
Nous pensons que le gouvernement n’est ni un bien infini ni un mal nécessaire, mais plutôt un cadre qui rend possible la liberté individuelle.
Les libéraux sont aussi sceptiques au sujet du pouvoir économique qu’ils le sont au sujet du pouvoir politique. Nous croyons au libre marché et à la libre concurrence car nous voulons protéger les gens contre la tyrannie économique. Mais nous savons que les marchés ne servent pas naturellement l’intérêt du public. Laissés à eux-mêmes, ils produisent des effets qui ne sont pas les bienvenus, comme des inégalités de revenus extrêmes et la pollution de l’environnement. La protection de l’intérêt public exige une réglementation du marché. Le défi est d’atteindre le bon équilibre : permettre aux marchés de répartir les risques, les avantages et les ressources, tout en préservant l’intérêt du public grâce à une réglementation bien faite, précise et légère.
Aujourd’hui, l’idée libérale d’un gouvernement discrètement présent est de nouveau remise en question. Afin de prévenir un effondrement systémique de l’économie, partout, les gouvernements sont intervenus dans les marchés, ont repris des banques, des manufacturiers automobiles et des compagnies d’assurance.
Tous les gouvernements reconnaissent maintenant les risques moraux que peuvent comporter leurs propres interventions. Les renflouements donnent aux preneurs de risques l’impression qu’ils peuvent recommencer à prendre des risques en toute impunité, parce qu’ils pourront être sauvés à nouveau. Quand les gouvernements interviennent, les simples citoyens se demandent pourquoi les impôts qu’ils paient servent à venir en aide à une poignée de têtes folles qui ont fait des erreurs.
Le fait est que les erreurs d’un très petit nombre de gens menaçaient le gagne-pain de nombreuses personnes. Les gouvernements sont intervenus pour sauver les emplois des travailleurs automobiles, pour que le crédit soit encore disponible pour les petites entreprises et pour sauvegarder les retraites et les investissements des petits investisseurs.
Protéger l’intérêt public de cette manière est la raison d’être d’un gouvernement. Mais ces nouvelles demandes d’intervention laissent flou le rôle du gouvernement dans une société libre.
Les socialistes décrient le renflouement des banques parce que pour eux, c’est sauver de l’échec les élites capitalistes corrompues. Certains conservateurs décrient ce type d’intervention parce que pour eux, c’est un socialisme d’État rampant. D’autres conservateurs, comme ceux qui sont au pouvoir au Canada, ont été forcés de créer des programmes de relance libéraux qu’ils avaient rejetés antérieurement en raison de leur idéologie. Ils ont ainsi prouvé qu’il est difficile de bien faire quelque chose quand on ne croit pas à ce qu’on fait.
On pourrait s’attendre à ce que les libéraux accueillent favorablement cette tendance interventionniste. Le problème est que nous ne croyons pas à un gouvernement ultra-interventionniste mais à un bon gouvernement. Il n’est pas sûr du tout qu’un gouvernement qui doit s’occuper de tout puisse bien faire son travail.
La déréglementation des marchés a mené l’économie mondiale au bord du désastre, certes, mais une intervention trop envahissante du gouvernement pourrait bien ne faire que ralentir la reprise économique. De nouveaux plans de sauvetage de la part des pouvoirs publics pourraient creuser leurs déficits au delà de ce qu’ils peuvent gérer. De nouveaux emprunts pourraient gonfler les coûts du crédit et aggraver l’inflation.
Les libéraux savent qu’il est nécessaire pour le gouvernement de dépenser, quitte à créer un déficit, pour relancer l’économie. Mais nous comprenons aussi que les ressources limitées du gouvernement doivent être dépensées de façon ciblée et réfléchie dans les secteurs qui créent une croissance à long terme : l’enseignement public, la science et la technologie, les infrastructures, et notamment les énergies vertes.
À court terme, il se peut que les gouvernements doivent nationaliser des banques, des compagnies d’assurance et des fabricants automobiles, mais à moyen terme, ils devraient leur permettre de revenir au secteur privé dès que les investissements publics nécessaires pour empêcher leur faillite sont récupérés.
Les gouvernements doivent réglementer les marchés, mais ils doivent le faire sans empêcher l’innovation. Les gouvernements pourraient imposer la transparence aux acheteurs et aux vendeurs, et devraient exiger des cautions en capital ou collatérales pour toute somme prêtée, assorties de sanctions adaptées.
Certes, la crise économique mondiale pose des défis à tous les gouvernements libéraux, mais tous les gouvernements ne les relèvent pas de la même manière.
Le libéralisme, nous a appris Isaiah Berlin, n’est pas un bréviaire sans substance pour cosmopolites errants. C’est un credo de lutte pour les hommes et les femmes qui se préoccupent du sort de leur pays. C’est mon credo.
Le Canada dans lequel j’ai grandi, le Canada qui a fait de moi ce que je suis, est un Canada libéral. Mon parti s’est battu pour des soins de santé publics gratuits pour tous. Nous avons fait campagne pour inscrire les droits et l’égalité de tous les Canadiens dans une Charte. Nous avons défendu la reconnaissance des identités nationales de nos peuples fondateurs. Nous pensons que le gouvernement a la responsabilité permanente de surmonter les inégalités entre les régions rurales et urbaines, entre le Nord et le Sud, l’Est et l’Ouest. Enfin, nous croyons que notre pays bilingue, multiculturel et plurinational a beaucoup à offrir à un monde où les États sont ravagés par des querelles linguistiques, culturelles et nationales.
Nous sommes un pays nordique et froid dont les 33 millions d’habitants se répartissent le deuxième plus vaste territoire de tous les États-nations existants. Les Canadiens savent qu’on ne peut survivre et prospérer qu’en se serrant les coudes.
Notre culture des droits concilie de manière originale le personnel et le collectif. Les libertés individuelles n’y sont ni illimitées ni absolues, contrairement à la Constitution américaine. Au Canada, elles ne peuvent être restreintes « que par une règle de droit, dans des limites qui soient raisonnables et dont la justification puisse se démontrer dans le cadre d’une société libre et démocratique. » Ces termes témoignent de la supposition tacite et toute canadienne d’un équilibre entre liberté et collectivité.
Un Canada libéral est très différent des États-Unis, même sous un gouvernement démocrate. Les libéraux américains luttent encore pour défendre des droits tels que le droit à des soins de santé publics, le droit pour les femmes de choisir et le droit d’épouser la personne de son choix, qui sont acquis à la plupart des Canadiens. Les programmes créés et mis en œuvre dans les années 60 par les gouvernements libéraux américains pour rectifier les discriminations sont aujourd’hui remis en question devant les tribunaux. Au Canada, les mesures visant à rectifier les discriminations sont explicitement prévues dans notre Charte des droits et libertés.
Au Canada, l’idée qu’on se fait d’un gouvernement discrètement présent est différente de ce qui a cours aux États-Unis. Notre marché intérieur, qui consiste en une zone de peuplement de faible densité d’une centaine de kilomètres de large s’étirant sur cinq mille kilomètres de long, était trop petit et trop éparpillé pour se développer sans l’aide des pouvoirs publics. Avec le voisin le plus puissant de la planète, les gouvernements canadiens ont dû maîtriser l’art de concilier la protection de notre marché intérieur, la protection de notre souveraineté et l’ouverture de notre frontière au commerce, aux idées et aux peuples.
La permanence de nos différences culturelles et nationales a également donné forme à notre philosophie du gouvernement. Il y a cent quarante deux ans, quatre colonies britanniques indépendantes se sont entendues pour former une fédération. Trois d’entre elles étaient à majorité anglophone, protestantes et régies selon le système judiciaire britannique du droit commun. L’une d’entre elles était à majorité francophone, catholique et régie selon le système français du droit civil. Il y avait aussi les Autochtones, reconnus par traités en tant qu’administrés de la Couronne.
Depuis les premiers jours, nous avons dû forger une unité à partir de ces différences complexes. Nous avons dû inscrire notre droit collectif à nos langues et à nos écoles dans la Constitution. Nous avons dû reconnaître la validité des revendications territoriales au sujet de terres peuplées bien avant nos origines politiques. Nous avons appris l’art du compromis. Nous avons appris à tendre la main au delà de divisions qui ont mené d’autres pays à leur perte.
En réunissant au fil du temps dix provinces et trois territoires, qui ont formé cinq régions économiques distinctes, et en accueillant des immigrants de tous les pays du monde, nous avons consolidé notre fédération en réconciliant nos différences au delà de la barrière des langues, des identités et des cultures.
Le gouvernement est indispensable à la pérennité du Canada, mais grâce à notre régime fédéral, les pouvoirs sont répartis pour qu’aucun niveau de gouvernement ne puisse dominer. La décentralisation de notre fédération permet à notre gouvernement de rester près des gens et limite ses pouvoirs, tout en protégeant le droit à l’autonomie de nos régions et de nos peuples fondateurs.
Cet exercice délicat et difficile a gravé l’esprit de compromis et de conciliation dans l’âme canadienne même. Étant donné que nous ne pouvons pas tenir notre unité pour acquise, nous savons que le leadership politique pragmatique et un gouvernement modéré sont les conditions de notre survie.
Voilà la raison plus profonde pour laquelle l’idéologie conservatrice n’est pas notre tasse de thé. Débarrasser les gens du gouvernement n’est pas un slogan très convaincant dans un pays comme le nôtre. Les Canadiens savent qu’une gouvernance sage est essentielle pour que toutes les régions restent dans la course, pour que tous les Canadiens restent égaux, et pour nous tenir ensemble. Ils savent aussi que l’état d’esprit des libéraux, celui du compromis, de la générosité et du pragmatisme, est tout aussi important que le gouvernement lui-même.
L’ancien Parti progressiste-conservateur du Canada, aujourd’hui officiellement défunt, intégrait essentiellement les principes libéraux dans son projet de gouvernement canadien. Le Parti conservateur au pouvoir aujourd’hui au Canada est tout à fait différent. Ses dirigeants ont une méfiance chronique envers l’idée d’un Canada libéral. Ils ne peuvent cacher leur sentiment instinctif selon lequel moins un gouvernement est présent dans la vie des gens, meilleur il est, forcément. Pour les libéraux, un gouvernement discrètement présent est la condition de l’existence du Canada.
La lutte entre libéraux et conservateurs au Canada est donc une lutte au sujet du rôle du gouvernement dans la préservation de l’unité du pays.
Dans d’autres pays, l’unité de l’État est une question résolue. Une politique de division ne pourrait donc avoir de conséquences désastreuses pour eux. Aux États-Unis, la forte partisannerie, les attaques publicitaires et la vitupération idéologique ne sont pas une menace pour un pays qui a réglé la question de son unité par une guerre civile. Dans notre pays, faire de la politique en réveillant les ressentiments entre les ethnies et les régions, en créant des polémiques dans le but de mobiliser une base conservatrice, c’est jouer avec le feu. En décembre dernier, notre actuel Premier ministre a cherché à survivre à une crise constitutionnelle qu’il avait lui-même provoquée en montant les régions les unes contre les autres, et les groupes linguistiques les uns contre les autres. Dans notre pays, c’est un jeu dangereux.
Le Canada est fort et tenace, mais il est également fragile. La politique, dans notre pays, est toujours une affaire d’unité nationale. Les dirigeants qui ne le comprennent pas sont condamnés à échouer.
De plus, en temps de crise, diriger un pays, c’est préparer l’avenir. Une crise limite notre horizon temporel à l’immédiat. Elle oriente nos pensées vers un seul but : sortir de la crise. Diriger, c’est savoir repousser ces horizons temporels et préparer l’avenir.
Les conservateurs ont tendance à penser que lorsqu’il y a une correction des marchés et que la croissance reprend, les sociétés s’adaptent tout simplement aux nouvelles conditions économiques. En réalité, sans clairvoyance ni planification de la part du gouvernement, les gens ne sont pas forcément préparés aux nouvelles possibilités. La nouvelle économie qui naîtra de la destruction créatrice des dix-huit derniers mois nécessitera de nouvelles qualifications, et les pouvoirs publics devront investir en permanence dans la formation scientifique et technologique de la nouvelle génération. Cette nouvelle économie devra permettre à une population active de moins en moins nombreuse de subvenir aux besoins de citoyens âgés de plus en plus nombreux. Donc, un gouvernement clairvoyant encouragera l’immigration, accroîtra la productivité, assurera la viabilité des retraites publiques et financera les soins de santé des retraités. Il devra faire tout cela tout en freinant la pollution et les changements climatiques. Les marchés ne peuvent pas le faire à eux seuls. Si le gouvernement n’intervient pas, l’avenir ne sera pas préparé pour nos enfants.
Le libéralisme convient tout à fait à ces tâches parce que les libéraux croient au gouvernement et comprennent que l’adaptation pragmatique est un meilleur guide pour les dirigeants que les idéologies et le dogmatisme.
Isaiah Berlin a toujours cru que c’était cela, le credo libéral. Il continue de nous inspirer parce qu’il était totalement dépourvu de rigidité doctrinaire, très conscient des circonstances et du caractère national, très réaliste au sujet des limites du possible et très attaché aux possibilités d’une politique de solidarité.
Pour un libéral, gouverner, c’est toujours avoir des choix à faire. Choisir entre le bien et le mal est assez simple, quoique dur ; ce qui est compliqué pour les démocraties, c’est de choisir entre deux bonnes solutions. On demandait souvent à Isaiah Berlin comment un libéral devrait faire de tels choix. Il vaut la peine de citer intégralement l’une de ses réponses :
« On soupèse le mieux possible tous les facteurs, on se fie à tout le savoir à sa disposition, à toute la connaissance scientifique, à sa propre expérience, à son intuition générale de ce qui va probablement se produire, à sa connaissance de l’être humain et du monde. On prend en compte le fait qu’on peut se tromper, on écoute les personnes qu’on estime sages et au bout du compte, on prend soi-même la décision et on en assume les conséquences. Et si on a fait une bêtise, peu importe alors la pureté des intentions, on a commis un crime. Tout ce qu’on peut dire, tout ce qu’on pourra jamais dire, est qu’on a agi au mieux en étant fidèle à ses valeurs morales et à sa connaissance des faits. »
Cette humilité est aussi digne que la volonté stoïque d’assumer la responsabilité de ses échecs. Cela peut donner l’impression qu’une politique libérale est une voie qu’on emprunte seul. Mais Berlin ne pensait pas que les libéraux affrontaient seuls, sans guides ni inspiration, les choix difficiles. Toujours, partout, les libéraux ont pu compter d’abord sur les principes constants du credo libéral, puis sur leur pays, sur ses institutions, sa mémoire et ses traditions. La devise d’Isaiah Berlin aurait pu être ceci : sur toutes les questions de principe, défendez fermement la liberté, et pour les détails remettez-vous-en à votre pays. Mon pays à moi est le Canada. Merci de m’avoir écouté.



