Cher M. Harper,
Aucun enjeu au cours de cette élection ne préoccupe autant les Canadiens que l’avenir de notre système de soins de santé que nous chérissons tant.
Au cours de vos cinq années au pouvoir, vous n’avez rien fait pour garantir l’avenir du système ou pour vous préparer à l’expiration en 2014 de l’actuel Accord canadien sur la santé, qui a été conclu par le premier ministre, Paul Martin, et le ministre de la Santé, Ujjal Dosanjh, en 2004.
Certains ont attribué cette insouciance et cette inaction de votre part à l’improvisation générale qui caractérise votre régime. Toutefois, je crains que votre inaction ne procède d’une hostilité viscérale à l’égard des principes fondamentaux du système de soins de santé, hostilité qui transparaît visiblement dans plusieurs des propos que vous avez tenus au cours des années. Vous avez dit :
- « Harper croit aussi que notre système de santé continuera de se détériorer à moins qu’Ottawa ne procède à une refonte de la Loi canadienne sur la santé qui permette aux provinces d’expérimenter avec une libéralisation du marché et des options reposant sur la prestation des soins de santé par le secteur privé. » (site Web de votre campagne à la direction de l’Alliance canadienne de 2002)
- « Chaque province devrait générer ses propres recettes pour financer les soins de santé – par exemple, remplacer le Transfert canadien en matière de santé et de programmes sociaux par des points d’impôt. » (Lettre « pare-feu », janvier 2001)
- « Le Canada est un État-providence nord-européen dans le pire sens du terme, et nous en sommes très fiers. » (Discours prononcé devant le Council for National Policy, juin 1997)
- Vous avez également décrit le Canada comme étant « un pays socialiste de second rang ». (National Post, décembre 2000)
- Dans une critique que vous avez publiée en 1999 au sujet du livre « Code Blue », vous avez écrit : « [David] Gratzer propose une solution réalisable au problème de politique publique le plus important auquel devra faire face la prochaine génération – le monopole de l’État sur les soins de santé. Notre système de soins de santé est non seulement malade, mais il tue des gens. Le Canada a besoin du nouveau remède proposé par Gratzer. »
Le « remède » dont il est question dans le livre de M. Gratzer, « Code Blue », consiste à passer d’un système de soins de santé universel et public à un système d’inspiration américaine axé sur la création de comptes d’épargne médicale et l’assurance privée.
Contrairement à vous, je ne crois pas que le système public de soins de santé fasse du Canada « un pays socialiste de second rang ». En outre, je ne crois pas que notre système « tue des gens », comme vous l’avez prétendu, mais qu’en fait, il sauve des milliers de vies chaque année.
Il s’agit d’une question très sérieuse. Votre hostilité visible vis-à-vis de notre système public de soins de santé est significative non seulement en raison de l’inaction que vous accusez depuis cinq ans, mais surtout par ce qu’elle révèle au sujet de vos plans pour l’avenir.
Tout simplement, les compressions non expliquées de 11 milliards de dollars que vous proposez dans votre plate-forme et les dépenses frénétiques que vous proposez pour les avions de chasse F-35, les méga-prisons d’inspiration américaine, les allègements fiscaux pour les entreprises et le fractionnement du revenu pour les mieux nantis feront en sorte qu’il n’y ait pas suffisamment de ressources pour maintenir notre système de soins de santé à l’avenir.
Nous croyons qu’il s’agit là d’une stratégie délibérée de votre part – qui vise à étouffer le système auquel vous n’avez jamais cru et que vous n’avez jamais hésité à condamner et à rabaisser.
Il y a donc trois questions auxquelles vous devez répondre pour les Canadiens :
- En quoi au juste consistent les « options reposant sur la prestation de soins de santé par le secteur privé » que vous envisagez comme n’étant pas permises en vertu de la Loi canadienne sur la santé et qui, par conséquent, exigeraient une « refonte » de la loi?
- Si le gouvernement fédéral remplaçait le Transfert canadien en matière de santé et de programmes sociaux par un transfert de points d’impôt dont la valeur varierait selon la province, comme vous l’avez préconisé, comment pourrait-on garantir aux Canadiens un niveau équivalent de services de soins de santé peu importe où ils habitent?
- Est-ce que vous vous joindrez à moi et à l’Association médicale canadienne en rejetant sans réserve le récent rapport du Fraser Institute qui demande au gouvernement fédéral d’arrêter d’appliquer la Loi canadienne sur la santé?
Je suis conscient que vous n’aimez pas répondre aux questions. Mais les Canadiens ont droit à des réponses sur cet enjeu fondamental.
Je crois qu’un premier ministre devrait défendre vigoureusement le système public de soins de santé, plutôt que de le tourner en dérision. Et voilà précisément l’approche que j’emprunterai si j’ai l’honneur d’exercer cette fonction. À cette fin, nous avons proposé une vaste gamme de réformes et d’améliorations concrètes – non seulement au système de soins de santé, mais à la santé générale des Canadiens. Je vous encourage à en prendre connaissance à l’adresse http://www.liberal.ca/sante/.
Entre-temps, j’ai bien hâte, comme tous les Canadiens, d’obtenir des réponses de votre part à ces questions.
Michael Ignatieff
Chef du Parti libéral du Canada



