Monsieur le Président, je suis ravi de pouvoir participer au débat d’aujourd’hui. Je profite d’ailleurs de l’occasion pour remercier les habitants de Toronto-Centre, qui ont trouvé sage de me renvoyer ici pour les représenter une fois de plus. Il s’agissait de mon 11e rendez-vous avec les électeurs, si on combine les élections provinciales et fédérales auxquelles j’ai participé, et je dois dire que je suis très fier d’être rendu là où je suis à ce moment-ci de ma vie et d’avoir été jugé digne de confiance par un aussi grand nombre de gens.
Comme tout le monde, je pense à ma propre circonscription quand vient le temps de parler budget. Je sais que c’est dans cette circonscription que vivent quelques-uns des citoyens les mieux nantis du pays: des entrepreneurs prospères, des jeunes couples qui connaissent beaucoup de succès, des gens à qui la vie sourit, bref des gens pour qui l’avenir semble prometteur, pour eux personnellement et pour les membres de leur famille.
Or, c’est aussi dans la circonscription de Toronto-Centre que se trouve le plus grand nombre de logements sociaux du Canada, comme le sait sans doute le chef de l’opposition, lui qui a déjà travaillé sur la scène municipale. La population de sans-abri qui y vit est aussi vaste que considérable. Il va sans dire qu’on y trouve également des gens entre ces deux extrêmes. Donc, il y a des gens très riches, il y a des gens très pauvres, mais il y a aussi des gens entre les deux.
Le message que je voudrais que la Chambre — et la population canadienne — retienne à propos de ce budget, c’est qu’il ne s’adresse pas à tout le monde. Ce n’est pas un budget rassembleur. Ce n’est pas le budget d’un seul Canada. Il s’agit d’un budget qui favorise un groupe un particulier et qui en fait beaucoup plus pour les mieux nantis que pour ceux qui le sont moins. En ce sens, il s’agit d’un budget qui trahit la vision du Parti libéral, qui peut se targuer de ne laisser personne de côté et qui croit que la quête de prospérité pour le Canada est tout aussi importante que la réussite de ses entreprises.
Le Canada ne l’a pas toujours eu facile et sait que la « maxime de vie de Billie Holiday » est tout ce qu’il y a de plus vrai. En effet, quand on lui demandait quelle était la plus grande leçon que la vie lui avait apprise, elle répondait: « J’ai été riche, et j’ai été pauvre. C’est mieux d’être riche. »
Le Canada doit devenir un pays plus riche. Nous devons devenir plus prospères. En devenant prospères, individuellement et collectivement, nous réussissons mieux, mais nous sommes aussi davantage en mesure de partager cette prospérité et de veiller à ce que tous en bénéficient. Depuis le temps que je suis en politique, comme n’importe quel député je suppose, j’ai appris une leçon fort simple: les buffles d’eau se regardent très différemment lorsqu’il n’y a pas d’eau. Nous comprenons que c’est ce qui peut arriver en période de récession.
Dans ce budget, je vois non seulement les éléments qui s’y trouvent, mais également ceux qui ne s’y trouvent pas. Il y a les mesures que le budget contient, et il y a celles que le budget ne contient pas. C’est essentiellement le problème que ce budget nous pose. Je vois aussi un document plein d’un sentiment qui n’est pas bon pour le Canada en cette époque: la complaisance. Je vois de la complaisance dans l’attitude du gouvernement, qui semble croire qu’ayant gagné sa majorité, il n’a plus à parler des besoins de tous les Canadiens, et qu’il peut plutôt se concentrer sur les intérêts de quelques-uns. C’est le problème que je vois.
Pour décrire ce qu’il manque, je dirai trois mots. Le premier est « pauvreté » et les deux autres sont « changements » et « climatiques ».
Lorsque nous portons un regard sur le monde, nous voyons qu’il est bien plus instable que la description qu’en font les conservateurs. Nous assistons à une crise de l’endettement en Europe, une crise qui maintenant s’étend et menace l’équilibre économique du monde entier.
Nous avons vu, il y a tout juste deux ans — et qui parmi nous a besoin qu’on le lui rappelle — qu’en raison de l’intégration du système financier mondial, une faillite du système bancaire américain causée par l’octroi de prêts à des gens qui n’auraient pas dû en recevoir a entraîné une crise économique mondiale, crise qui fait maintenant l’objet de nombreux articles.
Le même risque de faillite perdure, non pas la faillite de quelques propriétaires immobiliers ou de quelques milliers ou dizaines de milliers de propriétaires immobiliers, mais de pays entiers. Nous devrions tous en être conscients. Nous devrions tous être conscients des difficultés auxquelles sont confrontés nos voisins américains au chapitre de la croissance économique et des défis que doit maintenant relever le Japon à la suite du tsunami tragique qui l’a frappé.
C’est pourquoi je trouve que les conservateurs jouent un petit jeu dans ce budget, un jeu que j’appellerai « disons que ». Disons que l’instabilité de l’économie mondiale ne durera pas. Disons qu’il n’y a pas de pauvreté au Canada et que le partage des richesses ne pose pas de problème, ce qui est pourtant le défi majeur de notre époque, selon le Parti libéral. Disons que les conservateurs savent ce qu’ils font, qu’ils ont un plan.
Le ministre des Finances affiche une fausse certitude dans ses projections concernant le déficit. Il prétend savoir ce que sera le déficit l’an prochain. Il prétend savoir ce qu’il sera dans deux ans, et même dans trois ans.
Le problème, c’est que nous n’avons pas oublié ce qu’il en est au sujet du ministre des Finances. Nous nous rappelons que c’est lui qui a affirmé à la Chambre, en 2008, après les dernières élections, en s’adressant aux Canadiens: « Une crise? Quelle crise? Des déficits? Quels déficits? Des problèmes? Quels problèmes? » Il a ainsi déclenché une crise politique qui a dominé les affaires de notre pays pendant deux longs mois. Acculé au mur, il a dû faire volte-face en disant: « Bon, nous devrons réaliser le Plan d’action économique. Nous devons commencer à injecter de l’argent dans l’économie. Nous devons commencer à enregistrer des déficits. »
J’ai entendu le premier ministre et le ministre des Finances dire pendant deux années entières à quel point il était essentiel pour le Canada d’avoir un budget déficitaire et d’accepter d’augmenter la dette. Ils disaient que c’était crucial pour le bien de la nation. Si seulement j’avais pu entendre la même chose de la part des conservateurs dans les années 1990, 1991 et 1992 — mais je digresse.
Tout ce qui manque dans le discours du gouvernement et sa description des coûts et des difficultés qui nous attendent, c’est le coût de certains programmes clés. Le chef de l’opposition a parlé d’un de ces programmes dans son intervention, mais il y en a un autre qui n’a pas été abordé.
Le chef de l’opposition a beaucoup parlé du coût des réductions d’impôt pour les sociétés, qui nuisent effectivement beaucoup à la capacité du gouvernement fédéral du Canada de réagir adéquatement aux difficultés financières qu’on connaît un peu partout au pays.
Selon nous, il n’est pas utile, pour le moment, d’offrir davantage de réductions d’impôt aux sociétés pour nous rendre plus compétitifs. La compétitivité est un très important objectif de la politique publique, mais si la mesure semblait sensée au début, elle devient une forme d’indulgence que nous ne pouvons plus nous permettre.
J’aimerais toutefois aborder un autre élément qui ne fait pas partie de la liste parce qu’il se rapporte à un débat important qui aura lieu au Canada à l’automne, à savoir le coût des prisons. Le gouvernement s’apprête, en ce qui concerne la réforme du système de justice pénale, à reproduire toutes les graves erreurs qui ont été faites aux États-Unis et en Europe, notamment au Royaume-Uni, des mesures que ces pays regrettent et dont ils comprennent à présent la folie et l’imprudence.
Le gouvernement fait comme si la seule solution aux crimes et aux méfaits qui sont commis dans notre société était de mettre les accusés derrière les barreaux et, essentiellement, de jeter la clé de leur cellule.
Ce sont tous les Canadiens, ainsi que les provinces et les municipalités, qui devront assumer le coût de ces mesures. Le gouvernement ne tient pas compte du fait que les établissements correctionnels sont sur le point de devenir les plus importants établissements de santé mentale du Canada.
Cette orientation, qui est complètement inutile pour le Canada, aura des répercussions désastreuses sur la santé économique et sociale du Canada. Le gouvernement peut en être certain: les députés libéraux s’opposeront sans relâche aux mesures de ce genre.
Le gouvernement fait souvent allusion à sa situation majoritaire. Je crois que les mots « mandat majoritaire », « mandat » et « majorité » ont été repris au moins une certaine de fois hier. Par ailleurs, je suis sûr que nous les entendrons encore mille fois avant la fin de la journée, cette semaine et au cours des trois prochaines semaines.
Quarante pour cent des gens qui ont voté se sont exprimés en faveur du gouvernement, mais cela signifie toujours que la plupart des Canadiens voudraient d’autres dirigeants que ceux qui ont été élus. C’est une chose qu’il faut tout simplement reconnaître.
Je reviendrai sur ce point.
La majorité des Canadiens ne partage pas les priorités des conservateurs. C’est important. Nous reconnaissons les faits: le Parti conservateur a une majorité à la Chambre, mais il n’a pas de majorité au pays. Cette réalité est difficile à accepter pour le Parti conservateur. En effet, les conservateurs peuvent faire ce qu’ils veulent à la Chambre, mais ils ne peuvent pas éviter leur responsabilité de respecter l’opinion publique au Canada.
Je veux parler des choix qui s’offrent aux Canadiens. Au pays, un mouvement ouvert et prêt au changement reconnaît que les Canadiens veulent un différent genre de politique. Ce mouvement croit que le gouvernement est là pour servir les Canadiens. C’est un mouvement de la population qui comprend les défis économiques, mais qui ne croit pas que les idéologies du passé vont l’aider.
Le Parti libéral est d’avis que la politique gouvernementale doit reposer sur des faits et des données probantes, et non pas sur une idéologie. Nous allons contester sans relâche les politiques qui seront présentées à la Chambre et qui ne seront pas étayées par des faits et des données probantes.
La grande majorité des Canadiens savent que la pauvreté et les changements climatiques — qui sont des expressions que notre parti tient à employer — sont des réalités dont nous voulons qu’on s’occupe. Je signale au chef de l’opposition que la pauvreté n’est pas un problème qui touche uniquement les aînés, mais bien des Canadiens de toutes les sphères de la société. Elle touche les enfants ainsi que la population autochtone, et elle constitue aussi un problème pour ces groupes.
Le Parti libéral est conscient qu’il ne faut pas tenir la prospérité du Canada pour acquise. Nous savons aussi que ce n’est pas le moment de faire preuve de suffisance ou de laxisme.
Lorsque nous nous penchons sur les soins de santé et sur les problèmes liés à la criminalité et à la justice sociale auxquels j’ai fait allusion, sans oublier les politiques fiscales et, surtout, lorsque nous nous mesurons l’importance des dossiers qui sont liés aux Autochtones et dont la Chambre et les Canadiens n’ont toujours pas pris acte, il importe de reconnaître le danger très réel lié au fait que nous ne nous occupons pas d’un Canada, mais bien de deux. D’une part, il y a les inclus et, d’autre part, les exclus. Il y a ceux qui bénéficient des bonnes choses de la vie et il y a les autres. Il y a ceux qui ont un statut, une forme de sécurité et il y a ceux qui n’en ont pas.
Il est possible d’éviter ces disparités. En tant que Canadiens, nous ne sommes pas tenus d’accepter cette situation. Comme pays, nous pouvons donner l’exemple et dire que nous voulons fixer une norme relativement à la place du Canada dans le monde et décider de faire du mieux que nous pouvons. Oui, nous voulons être prospères. Oui, nous voulons que nos entreprises connaissent du succès. Oui, nous voulons créer une vraie culture entrepreneuriale progressiste au pays. Toutefois, nous sommes conscients que tout cela ne rimera à rien s’il y a encore des millions de chômeurs et des millions de personnes qui vivent dans la pauvreté, s’il y a des gens qui dorment dans une chambre où s’entassent six ou sept personnes et qui se demandent, lorsque le vent siffle dans les fenêtres d’un logement surpeuplé du lac Big Trout, s’il existe un monde meilleur, un endroit meilleur.
Il faut reconnaître qu’en dépit de tous nos succès le Canada a le taux de suicide le plus élevé du monde occidental. Il en est ainsi principalement parce qu’un nombre beaucoup trop élevé de jeunes Canadiens — en particulier de jeunes Autochtones — ne voient aucune solution, aucun espoir, aucune possibilité.
Nos budgets ne doivent pas refléter uniquement le point de vue des entreprises ou des chambres de commerce. Les budgets n’existent pas uniquement pour les contribuables, même les contribuables prospères. Les budgets existent pour chaque Canadien, qu’il soit sans abri ou qu’il ait une maison, qu’il vive dans la rue ou dans un endroit confortable, ou qu’il vive en milieu rural ou urbain.
Par définition, une bonne politique est une politique rassembleuse. Lorsque je regarde le budget, j’y vois une constante que je qualifierais de politique de la division, où le gouvernement sépare les gens et leur fait comprendre que certaines personnes peuvent compter sur lui, mais pas tout le monde.
Pour le démontrer, qu’il me suffise de donner l’exemple des crédits d’impôt accordés par le gouvernement. Seuls les gens qui paient de l’impôt pourront en bénéficier. C’est très simple à comprendre. J’essayais de l’expliquer aux médias hier, parce qu’ils me demandaient quelle était la différence entre un crédit d’impôt remboursable et un crédit d’impôt non remboursable.
J’aimerais vous citer quelques simples faits. L’an dernier, 24,5 millions de déclarations de revenus ont été produites. Sur ce nombre, 15,2 millions de déclarations se soldaient par un montant d’impôt fédéral à payer, tandis que 9,3 millions ne prévoyaient aucun impôt à payer, une fois les crédits accordés. Or, les gens qui n’ont pas de revenu ne peuvent pas profiter des crédits d’impôt.
Dans ma circonscription, qui a besoin de leçons de piano, mais ne peut pas en avoir? Ce sont les enfants les plus pauvres. Qui a de la difficulté à prendre soin des personnes qui leur sont chères? Qui a de la difficulté à s’occuper de leur mère ou de leur père?
Quels sont ceux qui ont besoin des crédits de taxes offerts par les conservateurs? Ce ne sont pas simplement des crédits de taxes pour la classe moyenne du Canada. Ce devrait être pour tout le monde et pas seulement pour quelques-uns. Franchement, ça c’est la différence entre la vision du Parti libéral et celle du Parti conservateur.
C’est pourquoi je propose le sous-amendement que voici à l’amendement présenté par le chef de l’opposition:
Que l’amendement soit modifié par adjonction, après le mot « emplois », de ce qui suit:
« et rejette la politique budgétaire du gouvernement parce qu’elle ne propose rien pour améliorer la dégradation des conditions de vie des peuples autochtones et le manque de débouchés auquel ils sont confrontés, pour encourager une prospérité durable et à long terme, ainsi que des opportunités équitables pour tous les Canadiens, qu’elle exclut délibérément les Canadiens à faible revenu du droit de bénéficier des nouvelles mesures fiscales en omettant de faire de ces mesures des crédits d’impôt remboursables, qu’elle fait fi du rôle du gouvernement fédéral dans le développement et le maintien de logements abordables, qu’elle prouve que le gouvernement entend continuer à afficher un manque de leadership en matière de santé, particulièrement en ignorant qu’il doit entamer des négociations avec les provinces sur la suite de l’accord de 2004 sur le renouvellement des soins de santé et en omettant d’informer les Canadiens sur les programmes et les services qu’il entend couper dans le but d’atteindre ses projections de réduction de la dette. »



