Allocution du Justin Trudeau au sujet de la prolongation de la mission de combat en Irak et son élargissement en Syrie

La version prononcée fait foi

Monsieur le Président, je suis heureux d’avoir l’occasion de répondre à la déclaration du premier ministre.

Aujourd’hui, alors que le premier ministre propose de prolonger et d’étendre la participation du Canada à la guerre actuelle, nous ne devons pas oublier une autre date importante.

Il y a quelques jours déjà, la guerre civile sanglante qui fait rage en Syrie entrait dans sa cinquième année, sans aucun espoir d’en voir la fin. Nous avons beaucoup appris au cours des six derniers mois qui se sont écoulés, depuis que le gouvernement a décidé de participer à la guerre en Irak. L’automne dernier, le premier ministre a pris la parole à la Chambre pour dire au Parlement que les soldats canadiens n’allaient pas participer aux opérations de combat des forces irakiennes .

Dans les semaines et les mois subséquents, une histoire très différente a émergé.

Bien que les trois partis officiellement reconnus aient des visions distinctes du rôle éventuel du Canada, ils soutiennent tous aussi résolument et avec autant de conviction les courageux soldats des Forces armées canadiennes.
Justin Trudeau

Nous savons maintenant que notre mission de conseil et d’assistance de 30 jours sans participation aux combats est devenue un engagement de six mois, puis s’est peu à peu transformée en mission dans laquelle les soldats canadiens sont actifs sur les lignes de front, participant régulièrement et directement à des combats. Nous avons appris la mort tragique du sergent Andrew Joseph Doiron, qui a perdu la vie en service, le premier décès d’un membre des Forces canadiennes durant cette guerre.

Je sais que je parle au nom de tous les députés à la Chambre en disant que nous continuons à rendre hommage au sergent Doiron, ainsi qu’à son courage. Ses proches demeurent toujours dans nos pensées. Cette mort tragique devrait nous rappeler une chose importante. Chaque fois que nous décidons de participer à des combats, un brave Canadien se retrouve en danger, parce qu’il a le courage de servir et parce que nous avons décidé de l’envoyer à la guerre.

Les hommes et les femmes qui servent dans l’armée sont des professionnels bien entraînés, profondément dévoués à leur pays et très compétents. Au Parti libéral, nous ne nous sommes jamais opposés à ce qu’on emploie une force mortelle, ce dont les soldats sont capables lorsque cela sert clairement les intérêts canadiens. Nous ne nous y opposerons jamais.

Toutefois, dans tous les cas, les intérêts nationaux doivent être exprimés clairement et rationnellement. La mission conçue pour défendre ces intérêts doit être assortie d’objectifs transparents et d’un plan raisonnable pour les atteindre.

Monsieur le Président, ce gouvernement n’a cessé d’enfoncer plus profondément le Canada dans un rôle de combattant en Irak. Il veut maintenant élargir sa guerre à la Syrie.

Qui plus est, il fait tout cela sans énoncer clairement les objectifs de la mission de sorte que ni les députés ni les Canadiens ne peuvent savoir quand ces objectifs seront atteints, le cas échéant. Les conservateurs n’ont pas de stratégie de sortie, outre une date de fin illusoire fixée à mars prochain.La participation directe à cette guerre n’est pas dans l’intérêt du Canada, d’autant plus qu’elle n’offrira aucune solution constructive à la crise humanitaire catastrophique qui sévit dans la région. Maintenant, le premier ministre cherche à intensifier notre participation et à l’étendre à la guerre civile en Syrie.

Monsieur le Président, l’automne dernier, le premier ministre n’ayant pas réussi à proposer un plan clair et responsable, un plan qui limitait notre participation à un véritable rôle de non-combat, un plan à l’image du plein potentiel du Canada, nous avons refusé d’appuyer la motion du premier ministre pour aller en guerre en Irak.

Les quatre principes de base que nous avons formulés en octobre sont valables encore aujourd’hui :

  • Premièrement, le Canada a un rôle à jouer pour répondre aux crises humanitaires dans le monde;
  • Deuxièmement, lorsqu’un gouvernement envisage le déploiement de nos hommes et de nos femmes en uniforme, la mission et le rôle du Canada dans cette mission doivent être clairement définis;
  • Troisièmement, l’argumentaire pour le déploiement de nos forces doit être présenté ouvertement et avec transparence, sur la base de faits présentés de façon claire, fiable et rationnelle;
  • Et quatrièmement, le rôle du Canada doit être le reflet de son plein potentiel, afin que nous puissions venir en aide de la meilleure façon qui soit.

À l’automne, nous avons dit craindre fortement que le premier ministre ait l’intention d’engager le Canada dans un combat plus long et plus intense qu’il ne le laissait croire à la Chambre.Aujourd’hui, à la lumière de la motion présentée par le gouvernement, nous savons que ces préoccupations étaient fondées.

Nous n’appuyons pas la décision du gouvernement d’intensifier et d’élargir cette mission de combat en Syrie.

Monsieur le Président, les Canadiens ont besoin de savoir dans quoi les entraîne le premier ministre.

Les Nations Unies nous disent qu’après quatre ans d’une guerre sans merci, plus de 11 millions de Syriens, soit plus de la moitié de la population, ont été chassés de leurs demeures. Les Syriens fuient leur pays par millions, et ce flot de réfugiés provoque une crise absolument effroyable. En cinq années de combat, plus de 210 000 Syriens ont été tués, dont plus de 10 000 enfants .

Les Canadiens doivent être au courant de la situation en Syrie, mais ils doivent aussi savoir qui en est le principal responsable. Les Syriens sont, depuis des années, opprimés et terrorisés par leur propre gouvernement, sous le règne de Bachar al-Assad. Cet homme a utilisé des armes chimiques contre ses propres citoyens, et son régime est responsable d’avoir torturé et tué encore plus d’innocents que l’EIIL. Nous ne pouvons pas donner notre soutien à une mission qui pourrait très bien consolider le pouvoir d’Assad en Syrie.

Au-delà des réserves que nous inspirent les alliances douteuses, la volonté du gouvernement d’élargir la présence canadienne jusqu’en Syrie représente une tendance inquiétante. Qu’on préfère qualifier cette tendance d’évolution, d’escalade ou encore de dérive de la mission, n’y change rien.

Tout d’abord, nous avons appris que, contrairement aux affirmations du premier ministre, le Canada a participé à des missions de combat sur le terrain. Maintenant, on nous demande d’étendre notre participation jusqu’en Syrie. Compte tenu des déclarations publiques des ministres de la Défense et des Affaires étrangères, il est difficile de se fier au calendrier proposé. En effet, le ministre des Affaires étrangères a explicitement comparé cette guerre à la campagne d’Afghanistan en soutenant que notre rôle s’inscrira dans la durée .Or, en Afghanistan, cette durée a été de 10 ans.

Monsieur le Président, je dis cela avec plus de regret que de colère, mais comment pouvons-nous faire confiance à un gouvernement qui a su si ouvertement induire la population canadienne en erreur?

Ce gouvernement propose aux Forces canadiennes de s’engager dans une mission de combat vague et sans fin que nous ne pouvons pas appuyer. Une évidence s’impose : le Canada a un rôle à jouer dans la campagne contre l’EIIL. Cependant, ce rôle doit servir l’intérêt national. Or, ce que propose aujourd’hui le premier ministre ne répond pas à cet impératif.

Le Parti libéral que je représente sait que les Canadiens veulent répondre aux horreurs que le groupe État islamique fait subir aux gens dans la région.

La population canadienne est, avec raison, consternée par le caractère impitoyable et la terreur que sème le groupe État islamique. Nous comprenons ce sentiment et nous le partageons.Toutefois, nous savons aussi que dans une situation aussi complexe et changeante que celle à laquelle est confrontée la communauté internationale en Syrie et en Irak, nous ne pouvons pas laisser notre indignation nuire à notre jugement.

Le Canada a un intérêt évident à former les forces irakiennes dans le but de combattre et d’anéantir le groupe État islamique, mais il n’est pas dans notre intérêt de nous enliser sans cesse davantage dans une telle mission de combat. Nous pouvons et nous devrions dispenser cette formation loin des lignes de front.

De concert avec nos alliés et sous l’égide des Nations Unies, le Canada devrait intensifier son soutien sous la forme d’aide humanitaire financée adéquatement et bien planifiée. À elle seule, la crise des réfugiés met déjà la région en péril. Du Liban à la Turquie en passant par la Syrie elle-même et la Jordanie, les pays environnants sont dépassés.

Chez nous, il faut hausser considérablement le nombre cible de réfugiés à admettre pour que davantage de victimes de la guerre puissent refaire leur vie au Canada.

Les calamités actuelles appellent de toute urgence une intervention constructive et coordonnée des acteurs internationaux, et pas seulement par l’intermédiaire des Nations Unies. Ce genre d’intervention devrait être la marque de commerce du Canada dans le monde entier. Nous en dirons beaucoup plus à ce sujet au cours des jours et des mois à venir.

Aujourd’hui, le gouvernement demande à la Chambre d’appuyer le renforcement de la participation du Canada à la guerre en Irak et son élargissement à une mission de combat en Syrie.

Bien que les trois partis officiellement reconnus aient des visions distinctes du rôle éventuel du Canada, ils soutiennent tous aussi résolument et avec autant de conviction les courageux soldats des Forces armées canadiennes.

Merci.