Discours prononcé par le chef du Parti libéral du Canada, Justin Trudeau, devant le Calgary Petroleum Club

Merci de m’avoir invité.

Je suis très heureux d’être de retour en Alberta.

J’ai passé du bon temps en famille ici, cet été. Sophie, les enfants et moi, avons passé une fin de semaine à Banff pour ensuite nous diriger vers le sud en VR, en passant par le col du Nid-de-Corbeau pour nous rendre en Colombie-Britannique.

Mais ce que j’ai préféré du temps que j’ai passé ici cet été, c’est la journée que j’ai passée à vider le sous-sol de Jen Lannan à High River. J’étais heureux de contribuer, à ma façon, aussi petite ma contribution fut-elle, aux incroyables efforts de secours en Alberta.

De plus, j’étais loin de me douter, que passer la journée couvert de boue de la tête aux pieds me préparait très bien pour le retour au Parlement.

Ce matin, je voudrais parler de l’économie et du grand problème que, selon moi, nous devons résoudre, ensemble.

Mais tout d’abord, je veux être clair sur les raisons pour lesquelles je reviens toujours dans l’Ouest canadien. Calgary a été la première étape de ma course à la direction du Parti l’automne dernier.

Il y en a eu beaucoup – certains dans mon camp et beaucoup d’autres parmi les experts de l’extérieur – qui ont remis en question cette décision. Ils disaient, par exemple :

« C’est une perte de temps, les libéraux n’ont aucune chance en Alberta. »

D’autres pensaient que cela s’inscrivait dans le cadre d’une haute stratégie, et disaient soit :

« Il veut absolument montrer aux gens qu’il n’est pas comme son père. »
Ou encore :

« Il veut prouver qu’il est aussi brave que son père.? »

La vérité, c’est que j’ai fait cela parce que je voulais transmettre un message clair.

Je voulais reconnaître clairement l’importance de Calgary, de l’Alberta et de tout l’Ouest canadien. Cette région est importante maintenant et elle le sera encore plus à l’avenir, un avenir qui nous appartient à tous.

Ceux qui aspirent à exercer un leadership à l’échelle nationale doivent le reconnaître, sinon, ils ne seront jamais réellement des chefs nationaux.

J’ai brigué la direction de mon Parti parce que je suis convaincu que les Canadiennes et les Canadiens veulent quelqu’un de différent à la tête de leur pays, quelqu’un qui leur parlera franchement, qui les écoutera et qui agira ensuite au mieux de leurs intérêts.

Ils veulent quelqu’un qui cherche des moyens de tirer profit des nombreux avantages que nous avons en commun. Ils sont fatigués des dirigeants qui sèment la discorde et exploitent nos désaccords au profit de leur succès politique.

La malveillance, le négativisme, la dissension, tout cela peut fonctionner en votre faveur politiquement à court terme. Mais avec le temps, cela devient destructeur.

Cette façon de faire incite à la méfiance et au soupçon. Cela engendre la peur et dresse les Canadiennes et les Canadiens les uns contre les autres.

Et une fois que nous sommes divisés en camps adverses : l’Est contre l’Ouest, les riches contre les pauvres, les villes contre les campagnes – il est extrêmement difficile de rassembler tout le monde pour résoudre les problèmes.

Ce n’est pas simplement une question de style de leadership. C’est une attitude qui a des conséquences très concrètes et considérables.

Beaucoup d’entre vous le savent : la semaine dernière, à Washington, j’ai déclaré devant un public étatsunien de libéraux que je suis favorable à la construction du pipeline Keystone XL.

Peut-être avez-vous aussi remarqué que je me suis refusé à critiquer M. Harper et son gouvernement. Malgré les nombreux désaccords qui m’opposent au premier ministre, je ne pense pas qu’il soit approprié de parler des problèmes de politique intérieure lorsqu’on on est à l’étranger.

Bref, mais maintenant que je suis de retour chez moi, en sol canadien, permettez-moi de vider mon sac!

Vous pourriez prétendre que les intérêts de l’Alberta ont été mis en péril plus que ceux de pratiquement n’importe qui par la propension à semer la division dont fait preuve M. Harper.

Cela a mué en ennemis des gens qui devraient être vos amis et a transformé ce qui aurait dû être un débat raisonnable en une guerre des mots aberrante. Plus important encore, cela a fait obstacle au progrès.

Soyons clairs : j’appuie le pipeline Keystone XL parce que, après avoir examiné les faits et avoir reconnu le bien-fondé du jugement de l’Office national de l’énergie, je suis convaincu que ce projet est dans l’intérêt national.

Il n’éliminera pas tous nos problèmes économiques, comme ses défenseurs les plus ardents le prétendent, mais il ne précipitera pas la fin de notre monde, comme le clament ses opposants les plus virulents.

Au bout du compte, il sera créateur d’emplois et de croissance, il consolidera nos liens avec le marché le plus important du monde et il sera source de richesse. Il introduira, dans un système continental rigide d’approvisionnement énergétique, une souplesse qui lui fait cruellement défaut.

Par-dessus tout, ce projet est parfaitement en accord avec ce qui est, pour moi, un rôle fondamental du gouvernement du Canada : ouvrir des marchés internationaux pour les ressources canadiennes et contribuer à mettre en place des moyens responsables et durables de faire parvenir ces ressources sur les marchés en question.

En disant cela, je suis sur la même longueur d’ondes que tous les premiers ministres qui ont été à la tête de notre pays, et ce, depuis John A. Macdonald.

Alors, à titre d’indicateur de succès, comment s’en sort M. Harper?

Que ce soit à travers toute l’intimidation entourant Keystone et Northern Gateway, leur approche unilatérale avec le projet de loi C-38 ou la diabolisation des gens qui se soucient de l’environnement, le message que transmettent M. Harper et son gouvernement a été clair : c’est tout noir ou tout blanc, il y a nous et il y a les autres, et si vous n’êtes pas de notre côté, vous êtes contre nous.

Ils font ce qu’ils font, de la seule manière dont ils savent le faire. Comme le dit l’adage populaire : « Tout ressemble à un clou pour qui ne possède qu’un marteau. »

À leur défense, cela les a bien servis jusqu’à maintenant. Cela leur a même permis d’obtenir un gouvernement majoritaire.

Mais ça ne marche pas pour vous.

Quelle est la dure réalité?

Au bout de huit ans, voici ce que le gouvernement qui se targuait d’être l’ami le plus proche que l’industrie énergétique canadienne ait jamais eu a accompli :

Nous sommes plus loin que jamais de politiques sensées en matière de réduction d’émission de carbone et les sables bitumineux sont devenus, partout dans le monde, l’emblème des changements climatiques;

Le gouvernement n’a pas changé les normes d’évaluation d’un des plus importants projets de notre génération; le pipeline Keystone XL;

Il s’est, sans raison, mis à dos notre ami le plus proche et notre plus important marché;

Et il n’a pas réussi à nous ouvrir l’accès aux marchés en pleine expansion dans la région Asie-Pacifique.

De mon point de vue, c’est un manque de leadership, un échec à faire  ce que doit faire un premier ministre canadien.

Qu’aurait dû faire le gouvernement? Eh bien, voici ce que moi, je ferais :

Premièrement, je dirais ouvertement ce que j’estime être dans l’intérêt national. Comme je l’ai mentionné, cela veut dire que nous devons ouvrir des marchés pour nos ressources et faciliter la création de voies d’accès à ces marchés par des moyens responsables et durables.

Je me serais joint et j’aurais contribué aux efforts des gouvernements provinciaux, de l’industrie et de la société civile pour élaborer une Stratégie nationale en matière d’énergie. Les éléments de cette stratégie se doivent de comprendre une approche nationale envers les pipelines et le développement, inscrits à l’intérieur d’un plan global impliquant une politique pour mettre un prix sur la pollution par le carbone.

Tout cela devrait se fonder sur des données scientifiques et sur des faits, et non pas sur des exagérations et des fanfaronnades.

Maintenant, croyez-moi, je ne suis pas dupe de l’ironie de tout cela. J’aurais vraiment préféré ne pas avoir à faire référence à un certain gars dénommé Trudeau pour proposer un programme d’énergie nationale quelconque.

Mais il y a quelque chose de sérieux là-dedans. Pour le Canadien moyen, le gouvernement semble être à la conquête d’un nouveau projet à chaque détour. Un jour c’est Northern Gateway, le lendemain c’est KXL, et ensuite c’est le ouest-est.

Rien de cela n’inspire les Canadiennes et les Canadiens à croire que le gouvernement a bien réfléchi à tout cela, qu’il a une stratégie claire et un plan à toute épreuve pour concrétiser cette stratégie.

Nous avons besoin d’un leadership national qui défendra de manière claire et positive ce qui est dans l’intérêt national.

Deuxièmement, j’établirais un cadre réglementaire équilibré : un cadre qui créerait de la croissance et protégerait l’environnement.

Vous avez besoin d’un gouvernement, pas d’un meneur de claque.

Ce dernier point est primordial. Je ne pense pas que beaucoup de gens diraient que notre cadre réglementaire était parfait par le passé. Je suis libéral. Je crois en un processus de réforme continu. Je crois que l’on peut toujours faire mieux.

L’erreur que ce gouvernement a commise, c’est de mettre son pouce sur un plateau de la balance. L’ONE est maintenant, à toutes fins pratiques, un conseil consultatif du Cabinet. Il n’est plus un organisme quasi judiciaire. Comment peut-il donc octroyer le permis social nécessaire pour mettre en train de grand projets complexes qui se dérouleront sur plusieurs années et qui exigent un budget d’immobilisations de milliards de dollars?

Le rôle du gouvernement fédéral est d’établir la politique. Ensuite, son rôle est de mettre en place des processus équitables et transparents pour que l’industrie et la société civile puissent être des moteurs de croissance économique, ET protéger l’environnement.

C’est là où le bât blesse. Je ne pense pas que les conservateurs de M. Harper croient que les deux choses soient possibles. Je pense que l’ancienne façon de voir reste ancrée dans leur esprit, si bien que, pour eux, économie et environnement ne font jamais bon ménage et faire croître l’économie signifie toujours nuire à l’environnement.

Non seulement cela est faux, mais c’est profondément contre-productif. Comprenez-moi bien : si nous avions eu une politique environnementale plus ferme dans notre pays, un système de surveillance plus strict, des pénalités plus lourdes et, oui, si nous avions eu une quelconque manière de mettre un prix sur les émissions de carbone, alors, selon moi, le pipeline Keystone XL aurait déjà été approuvé.

Le fait que nous n’avons pas de politique ferme fait de nous une cible facile.

Ceci étant dit, je ne sous-estime pas les efforts qui seront nécessaires. Mais considérez ceci : nous connaissons la richesse potentielle des sables bitumineux depuis des décennies. Mais il y a 50 ans, nous n’avions pas la connaissance scientifique ou la technologie nécessaire pour extraire cette richesse.

Nous devons développer cette science. Nous avons créé la technologie. Littéralement, nous avons inventé la solution à ce problème.

Voici cependant ce que j’en pense des gens qui font la dichotomie facile entre « économie du savoir » et « économie des ressources naturelles ». Ici au Canada, l’économie des ressources naturelles est une grande part de notre économie du savoir.

Nous devons investir notre intelligence et notre ingénuité à rendre l’exploitation des ressources plus durable. De la même manière dont nous l’avons rendue commercialement viable. Nous avons du chemin à faire, mais nous avons les outils pour y arriver.

Ce n’est plus uniquement un enjeu environnemental, mes amis. C’est en train de rapidement devenir un enjeu d’accès aux marchés. Si nous ne convainquons pas le monde entier que nous sommes des joueurs sérieux, en tant que pays, en ce qui a trait à l’environnement, nous trouverons de plus en plus difficile d’exporter nos ressources vers le marché mondial.

Ce qui m’amène à mon troisième point : la diplomatie.

Peut-être que la plus lourde accusation que l’on puisse porter contre le gouvernement est celle-ci : il a eu la majeure partie d’une décennie pour faire tomber les obstacles qui empêchaient les États-Unis d’approuver ce projet.

Huit ans pour mettre au point un grand projet mutuellement avantageux avec notre meilleur pays ami et notre allié le plus proche.

Je crois que la diplomatie a pour but de permettre à nos partenaires d’agir plus facilement au mieux de nos intérêts.

Au lieu de travailler de concert pour résoudre nos problèmes mutuels, le premier ministre, le ministre Oliver, le ministre Baird et tant d’autres ont saisi toutes les occasions possibles de mettre des bâtons dans les roues des États-Uniens dans l’approbation du projet Keystone.

Ils ont cherché par tous les moyens d’agacer et d’irriter l’administration Obama, en grande partie, je pense, parce qu’ils ne savent pas comment travailler avec des gens qui ne partagent pas leur idéologie.

Pensez-y un instant. Vous êtes le président des États-Unis, et vous savez qu’une réélection ne sera pas facile. Vous avez un projet controversé sur votre bureau et beaucoup de vos partisans ne veulent pas que vous l’approuviez. Ce projet est nettement plus important pour son promoteur qu’il ne l’est pour vous.

Alors, le promoteur vient vous voir. Au lieu de vous proposer de travailler avec vous pour résoudre vos problèmes mutuels, le promoteur agit de façon effrontée en qualifiant le projet de « simple comme bonjour ». Quand vous lui dites que ce n’est pas si simple et qu’il y a de réels obstacles, il bat en retraite et menace de mener ce projet à bien au bénéfice de la Chine, même s’il n’a également aucun plan réaliste pour y arriver.

Pas besoin de s’appeler Lester Pearson pour savoir reconnaître la mauvaise diplomatie quand on la voit.

À chaque fois, qu’il s’agisse du sommet « sans problème » en 2011 ou de la fanfaronnade « aucun refus ne sera accepté » entendue à New York le mois dernier, le premier ministre a démontré qu’il souhaitait davantage faire la manchette des journaux que de faire avancer les discussions.

Je sais aussi, comme je l’ai dit la semaine dernière à Washington, que le premier ministre du Canada se doit de réussir certaines choses importantes. L’une d’entre elles est d’établir une relation de travail constructive avec le président des États-Unis.

La seule explication possible pour expliquer le comportement de M. Harper — et cela fait certainement partie des rares cas où il s’agit d’une explication et non d’une excuse — est qu’il pensait que le gouverneur Romney allait remporter l’élection.

L’échec du gouvernement sur le plan diplomatique ne s’est pas fait remarquer exclusivement à l’étranger. Ce gouvernement a inutilement divisé la société civile au sein du Canada. Au lieu de les étiqueter comme des « radicaux étrangers » et des « terroristes », il aurait dû aider l’industrie à établir des partenariats avec les Canadiennes et les Canadiens des Premières Nations et les organisations environnementales, comme cela a été fait avec beaucoup de succès dans l’industrie forestière

Les temps ont changé, mes amis. La licence sociale est plus importante que jamais. Les gouvernements sont peut-être en mesure d’émettre des permis, mais seules des collectivités peuvent donner des permissions.

Cette façon de faire des affaires est en train de rattraper M. Harper et son parti. Cela n’est pas à l’image des Canadiennes et des Canadiens, et ce n’est certainement pas ce à quoi nous aspirons.

Nous sommes un peuple ayant des valeurs positives, de l’optimisme, de l’ouverture, de la générosité d’esprit, de la compassion, et un désir de servir sa collectivité.

Les Canadiennes et les Canadiens sont prêts à travailler plus fort que jamais pour bâtir un pays à l’image de ces valeurs.

Le Canada est un pays défini par l’espoir et le travail acharné.

Espérer qu’avoir une meilleure collectivité, un avenir meilleur, un meilleur pays, est toujours possible.

Mais les Canadiennes et les Canadiens ne sont pas dupes, et encore moins masochistes. Nous savons que l’espoir est une belle chose, mais sans une éthique de travail acharné, il peut être éphémère.

Peut-être que cela fait partie de notre histoire. Après tout, avoir de l’espoir ne suffit pas à ériger un abri avant que la première chute de neige ne balaye les prairies. L’espoir à lui seul n’a pas permis de mettre sur rails le CP ni de développer les sables bitumineux. Il n’a pas construit le canal Rideau ni la Transcanadienne.

Le monde a changé, chers amis. Amener les ressources canadiennes vers de nouveaux marchés, ici comme ailleurs, demeure un rôle fondamental du gouvernement du Canada.

Pour la majeure partie de notre histoire, cela a été plus simple. Cela signifiait construire des ascenseurs à grain et des ports en eau profonde, des chemins de fer et des autoroutes, des aéroports et des postes frontaliers.

L’effort est beaucoup plus complexe maintenant, et il le sera encore plus dans l’avenir. De plus en plus, l’accès aux marchés  dépendra de la manière dont nous gérons notre politique nationale, surtout en ce qui a trait à l’environnement.

Je crois que nous pouvons résoudre ces problèmes beaucoup plus rapidement, beaucoup mieux, et pour beaucoup moins cher si nous nous voyons comme des partenaires dans cet effort national.

Nous ne résoudrons pas tous ces problèmes si nous permettons à nos soi-disant amis de nous diviser et de nous monter les uns contre les autres.

Quelqu’un a déjà dit : « Dieu me garde de mes amis; mes ennemis, je m’en charge. »

Le message que je vous adresse aujourd’hui est simple : comme toutes les Canadiennes et tous les Canadiens, vous avez besoin d’un gouvernement honnête et ouvert qui collabore avec vous pour résoudre, dans l’intérêt national, les grands problèmes de l’heure.

J’espère, dans les prochaines années, avoir le privilège de diriger un tel gouvernement.

Gardez l’esprit ouvert : vous pouvez trouver des amis là où vous vous y attendez le moins.

Seul le discours prononcé fait foi