Justin Trudeau au sujet de la prolongation de la mission de combat en Irak et de son élargissement en Syrie

Le gouvernement propose aux Forces canadiennes de s’engager dans une mission de combat vague et sans fin. Les conservateurs n’ont pas défini clairement les objectifs de la mission.

La version prononcée fait foi

Monsieur le Président, je dirai tout d’abord que, même dans un débat qui divise autant les gens que celui-ci, il y a un point sur lequel tous les partis et les députés arrivent à s’entendre. Nous voulons tous assurer la sécurité des Canadiens. Il est donc décevant, bien que prévisible, d’entendre le gouvernement dire que les députés qui ne sont pas d’accord avec lui ne respectent pas les valeurs canadiennes.

La population canadienne mérite que le gouvernement soit plus honnête envers elle en ce qui concerne la durée réelle de cette mission.Justin Trudeau

Comme je l’ai mentionné il y a quelques semaines à Calgary, nous pouvons nous montrer très critiques à l’égard de nos politiques respectives, sans remettre en question notre patriotisme.

C’est certainement vrai quand il s’agit de débattre de la motion devant nous aujourd’hui. Le groupe État islamique doit être confronté. Là-dessus, nous sommes tous d’accord. Là où nos opinions divergent, c’est sur la manière dont le Canada peut intervenir afin d’être le plus efficace possible.

Le Parti libéral n’appuiera pas la motion du gouvernement visant à prolonger la mission de combat du Canada en Irak et à l’étendre jusqu’en Syrie.

Je souhaite utiliser mon temps de parole aujourd’hui pour situer notre opposition dans un contexte plus général et décrire ce qui, selon le Parti libéral, serait un plan d’action plus efficace dans la région et ici, au Canada. Notre approche à l’égard de cette mission, en fait de tout engagement militaire, s’appuie sur quatre principes fondamentaux.

Premièrement, le Parti libéral doit participer à la lutte contre les crises humanitaires et les menaces à la sécurité dans le monde. Comme je l’ai déjà dit, un consensus règne à la Chambre sur ce sujet. Deuxièmement, quand nous déployons les Forces canadiennes, surtout dans le cadre d’opérations de combat, la mission et le rôle du Canada doivent être définis clairement. Voilà où nos opinions divergent. Une semaine complète s’est écoulée depuis que le premier ministre a parlé pour la première fois de cette question, et le gouvernement n’a pas encore énoncé clairement les objectifs de la mission. Comme nous l’avons observé la semaine dernière, il n’y a même pas de consensus sur son but ultime.

Cherchons-nous seulement à affaiblir les capacités de l’EIIL, comme l’a déclaré le premier ministre, ou essayons-nous de le vaincre complètement comme l’a laissé entendre le ministre de la Défense nationale? Si nous cherchons à le vaincre, admettons-nous qu’il faudra peut-être plus que des frappes aériennes? Admettons-nous que cela veut peut-être dire qu’il faudra bombarder le Yémen et d’autres pays? Notre participation à cette mission prendra-t-elle fin au mois de mars de l’année prochaine ou le ministre des Affaires étrangères était-il plus honnête lorsqu’il a explicitement comparé cette guerre à la guerre en Afghanistan et dit que nous nous engagions à long terme? Rappelons-nous que, en Afghanistan, le long terme, c’était 10 ans, pas 12 mois.

Nous ne pouvons pas laisser les appels rhétoriques à la clarté morale dissimuler l’absence de plan.

Troisièmement, le Parti libéral ne peut pas appuyer une mission de déploiement dont l’argumentaire n’a pas été présenté ouvertement et avec transparence.

S’ils nous ont élus, c’est pour que nous dirigions le pays en étant fidèles à nos principes. C’est précisément ce que nous comptons faire.Justin Trudeau

Lorsque nous avons appuyé la première phase de cette mission, il était entendu que cette phase serait d’une durée et d’une portée limitées, c’est-à-dire qu’elle aurait une échéance précise de 30 jours et que ses activités seraient limitées à un soutien de non-combat.

Le premier ministre a dit aux Canadiens que l’objectif de la mission serait de conseiller et d’aider, et que les troupes canadiennes n’accompagneraient pas les forces irakiennes au combat. Nous savons maintenant que les troupes canadiennes sont allées au front pour diriger des frappes aériennes et qu’elles ont participé à plusieurs échanges de tirs directs.

En quelques mois à peine, malgré les affirmations contraires, le gouvernement a, régulièrement et subrepticement, entraîné plus profondément le Canada dans un rôle de combattant en Irak. Avec cette motion, il cherche à intensifier encore plus notre participation.

Comment pouvons-nous avoir confiance en un gouvernement qui trompe si délibérément la population canadienne, d’abord sur la nature de notre rôle, et maintenant, sur la durée de notre engagement?

Le gouvernement veut intensifier la participation du Canada dans une mission de combat vague et potentiellement infinie. Nous ne pouvons pas appuyer cette proposition.

Finalement, nous sommes d’avis que, chaque fois que le Canada participe à une mission militaire, notre rôle doit refléter toute l’étendue des capacités canadiennes et la meilleure façon de diriger notre aide, ce que cette motion, axée uniquement sur une solution militaire, ne fait pas. Nous savons que nos militaires sont des professionnels bien entraînés, profondément attachés à notre pays et très bons dans ce qu’ils font.

Le Canada se doit d’agir dans le monde et chez nous. Nous pouvons fournir à nos services de police et de renseignement les ressources dont ils ont besoin pour faire leur travail, tout en veillant à ce que les mécanismes de surveillance appropriés soient en place, car nous sommes tous d’accord pour dire que quiconque commet un acte de terrorisme au Canada ou complote pour commettre un tel acte devrait être jugé sévèrement par nos tribunaux.

Nous pouvons cesser de pénaliser les Forces armées canadiennes. Le gouvernement doit cesser d’exiger plus de notre armée, tout en lui offrant moins de moyens, et de sabrer le budget de la défense, tout en permettant que des milliards de dollars déjà prévus dans ce budget ne soient pas dépensés. Nous pouvons travailler en étroite collaboration avec nos partenaires internationaux pour couper les vivres à l’EIIL, notamment en l’empêchant d’utiliser le système financier international.

Les Canadiens aiment tirer des leçons de leurs expériences passées, ce que ce gouvernement a choisi de ne pas faire. Les Canadiens ont à cœur la longue tradition de notre pays, qui est de prêter assistance à ceux qui en ont besoin et de faire preuve de leadership dans les efforts diplomatiques et humanitaires.Justin Trudeau

Nous pouvons exhorter le gouvernement irakien à poursuivre ses réformes politiques et à tendre la main à la communauté sunnite de ce pays. Nous pouvons travailler avec des communautés partout au Canada pour réduire le risque de radicalisation chez les jeunes. Nous pouvons faire cela sans isoler ou stigmatiser un groupe donné de Canadiens.

Les atrocités commises par les militants du groupe État islamique sont bien connues. Ils assassinent des civils innocents, des minorités ethniques et religieuses, des travailleurs humanitaires et des journalistes. De tels actes horribles ont été commis par le régime Assad en Syrie. L’ONU a confirmé de nombreux incidents pendant lesquels des armes chimiques ont été employées contre des civils.

Les actes commis par le groupe État islamique et par Assad sont épouvantables, et nous avons raison d’être scandalisés.

Toutefois, dans une situation aussi complexe et explosive que celle à laquelle le monde est confronté en Syrie et en Irak, nous ne devons pas laisser notre indignation altérer notre jugement. Le Canada et ses alliés ont tiré des leçons importantes ces dernières années, mais cela leur a coûté très cher. Nous avons appris à connaître les dangers qui peuvent apparaître quand on se laisse entraîner dans un rôle de combat élargi, sans avoir une idée précise de la façon dont les hostilités prendront fin.

C’est ce qu’il fait lorsque ses politiques ne résistent pas à l’analyse.Justin Trudeau

Nous avons appris que le déploiement de forces de combat occidentales dans cette région peut entraîner ce que le président Obama a appelé des « conséquences inattendues ». Nous avons appris que, à moins d’aborder une mission comme celle-ci en comprenant bien le contexte politique et militaire dans lequel elle s’inscrit, et à moins que nos objectifs correspondent à la réalité, nous risquons d’aggraver la situation, au lieu de l’améliorer.

La responsabilité de protéger, doctrine à laquelle le ministre de la Défense nationale semble s’être récemment converti, le dit clairement : l’intervention ne doit pas empirer les choses.

En Syrie, après quatre ans de guerre sans merci, plus de 11 millions de personnes ont été chassées de leur demeure, soit plus de la moitié de la population. Des millions d’entre elles ont fui le pays, créant une crise des réfugiés partout dans la région. En cinq années de combat, plus de 210 000 Syriens ont été tués, dont plus de 10 000 enfants. C’est le résultat de la guerre civile, une guerre pendant laquelle le peuple syrien a été terrorisé et assassiné par son propre gouvernement.

Nous ne pouvons pas apporter notre soutien à une mission qui pourrait très bien aboutir à une plus grande consolidation du pouvoir d’Assad en Syrie.

Au lieu de continuer à intensifier notre mission de combat en Irak et en Syrie, nous ferions mieux de servir les intérêts du Canada en offrant de la formation militaire aux forces irakiennes qui combattent l’EIIL et de l’aide humanitaire, ainsi qu’en bonifiant les mesures de réinstallation au Canada.

La formation militaire devrait être offerte loin de la ligne de front; nous devrions suivre l’exemple de nos alliés à cet égard. Nous l’avons fait en Afghanistan et nous pouvons le faire en Irak. Nous devons aussi établir des échéanciers réalistes. Entraîner les forces locales à combattre l’EIIL prendra plus de six mois, comme nous avons pu le constater, voire plus d’un an.

La population canadienne mérite que le gouvernement soit plus honnête envers elle en ce qui concerne la durée réelle de cette mission. En plus de renforcer notre formation des forces irakiennes, le Canada devrait intensifier son soutien sous la forme d’une aide humanitaire financée adéquatement et bien planifiée, de concert avec nos alliés et sous l’égide des Nations Unies.

Comme je l’ai mentionné il y a quelques semaines à Calgary, nous pouvons nous montrer très critiques à l’égard de nos politiques respectives, sans remettre en question notre patriotisme.Justin Trudeau

Renforcer notre effort d’aide humanitaire ne fera pas que fournir de l’aide et raviver l’espoir de ceux qui en ont désespérément besoin. L’intensification de notre effort appuiera également la sécurité politique et économique dans les pays environnants, comme la Jordanie et le Liban, et notre allié de l’OTAN, la Turquie, des pays dont la capacité de s’occuper des millions de réfugiés syriens est déjà mise à rude épreuve.

Chez nous, il faut hausser considérablement le nombre cible de réfugiés à admettre pour que davantage de victimes de la guerre puissent refaire leur vie au Canada. Le plan du gouvernement, qui consistait à parrainer 4 000 réfugiés syriens sur une période de trois ans, était un bon point de départ, mais il fait suite à un bilan lamentable et il est loin d’être suffisant.

Pour reprendre les propos de l’ancien ministre des Affaires étrangères britannique :

« Le Canada peut aider ces victimes de la guerre et a l’obligation morale de leur fournir plus qu’une aide symbolique. Nous croyons que le gouvernement fédéral devrait immédiatement étendre la portée de son programme de réinstallation en s’engageant à accueillir 25 000 réfugiés et à les parrainer directement. Ce nombre de réfugiés et les coûts associés à cette augmentation devront s’ajouter aux objectifs déjà en vigueur et aux ressources déjà consacrées à l’atteinte de ceux-ci. »

Pour situer ce chiffre dans son contexte, sous l’ancien premier ministre Joe Clark, le Canada a donné asile à 60 000 réfugiés vietnamiens, cambodgiens et laotiens.

L’objectif que je propose aujourd’hui correspond par ailleurs à l’ampleur de l’effort que devrait faire le Canada dans un monde aux prises avec le plus grand nombre de réfugiés depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cela dit, le système d’asile canadien doit évidemment demeurer sûr; il faut faire tout le nécessaire pour vérifier les demandes de statut de réfugié. N’oublions jamais que, lorsque nous ouvrons nos portes aux demandeurs d’asile, il ne s’agit pas d’une transaction à sens unique, car leur bagage — leur intelligence, leur diligence, leur résilience, leur langue, leur culture, leur religion — enrichit la société canadienne. Nous savons que, lorsque nous accueillons les personnes qui appellent désespérément le Canada à l’aide, nous en ressortons plus forts, non pas malgré nos différences, mais bien grâce à elles.

La formation, l’aide humanitaire et l’aide à la réinstallation sont des éléments d’une démarche sérieuse, sensée et viable face aux crises qui sévissent en Irak et en Syrie. Nous invitons le gouvernement à adopter une approche plus vaste et moins réactive par rapport aux problèmes de sécurité. Nous devons chercher à prévenir les menaces avant qu’elles se matérialisent au lieu de nous contenter d’y réagir après coup.

Je ne dis pas cela seulement parce que les crises humanitaires ont souvent lieu dans des pays fragiles, mais également parce que leur manque chronique de sécurité politique et économique les rend plus susceptibles d’attirer des militants transnationaux qui peuvent les utiliser comme bases à partir desquelles ils peuvent s’organiser, prendre de l’ampleur et faire du recrutement. Le groupe État islamique profite de cela aujourd’hui.

Lorsqu’il est judicieux de le faire, nous devrions aider à renforcer les forces de sécurité dans ces régions pour qu’elles soient en mesure de contrer ces menaces. L’histoire nous a toutefois montré que le fait de privilégier uniquement une action militaire ne permet pas de rétablir une stabilité durable, car cela ne règle que les symptômes de l’instabilité et non pas sa cause.

Nous ne pouvons pas laisser les appels rhétoriques à la clarté morale dissimuler l’absence de plan.Justin Trudeau

Nous ne parviendrons jamais à mettre un terme aux conflits et à contrer la radicalisation si nous ne nous attaquons pas à leurs causes profondes, à la racine du problème, notamment la gouvernance excessive et l’absence de débouchés. Ce n’est pas seulement moi qui le dis : le commandant suprême de l’OTAN, le général Philip Breedlove, de l’US Air Force, a fait exactement le même constat en décembre dernier.

Pour conclure, je reviens sur une intervention du ministre des Affaires étrangères à la Chambre, la semaine dernière. En effet, lorsqu’il a pris la parole pour présenter la motion, il a dit quelque chose que, selon moi, il ne faut pas laisser passer sans protester : il a affirmé que s’opposer à la mission, c’est nier les valeurs canadiennes.

Je soupçonne que le gouvernement — et ce n’est pas la première fois — confond les valeurs du Parti conservateur du Canada et celles des Canadiens.

Les Canadiens ont à cœur des valeurs comme l’ouverture et l’honnêteté, des valeurs qui font défaut au gouvernement depuis que cette mission a commencé en octobre dernier. Les Canadiens aiment tirer des leçons de leurs expériences passées, ce que ce gouvernement a choisi de ne pas faire. Les Canadiens ont à cœur la longue tradition de notre pays, qui est de prêter assistance à ceux qui en ont besoin et de faire preuve de leadership dans les efforts diplomatiques et humanitaires. Ce gouvernement fait passer l’action militaire avant tout et offre beaucoup moins que ce qui est nécessaire pour aider des gens qui sont dans le besoin.

Il n’est pas étonnant que le gouvernement cherche à faire dévier le débat sur les valeurs canadiennes et la probité. C’est ce qu’il fait lorsque ses politiques ne résistent pas à l’analyse.

Une semaine complète s’est écoulée depuis que le premier ministre a parlé pour la première fois de cette question, et le gouvernement n’a pas encore énoncé clairement les objectifs de la mission.Justin Trudeau

Le Canada a tout intérêt à former les soldats irakiens et à les aider à combattre et à vaincre l’EIIL, mais nous ne devrions pas nous battre à leur place. Nous ne devrions pas nous immiscer de plus en plus dans une guerre civile qui pourrait durer très longtemps. Notre position est claire : le fait d’étendre la mission à la Syrie et de déployer des militaires canadiens dans une mission de combat floue et dangereuse ne sert pas les intérêts du Canada. Nous en sommes convaincus, quoi qu’il advienne.

Les Canadiens ne nous ont pas élus pour lire les résultats de sondages et deviner ce qu’ils souhaitent. Ils ne nous ont pas élus pour que nous suivions l’humeur du moment.

S’ils nous ont élus, c’est pour que nous dirigions le pays en étant fidèles à nos principes. C’est précisément ce que nous comptons faire.