La liberté canadienne face à la politique de la peur

Allocution du chef du Parti libéral du Canada, Justin Trudeau, à l’Institut d’études canadiennes de McGill, le 9 mars 2015

La version prononcée fait foi

Merci Kenneth pour ces quelques mots et pour tout le travail que vous accomplissez à l’Institut d’études canadiennes de McGill. L’IÉCM dépend plus que tout de la générosité d’esprit et vous avez été plus que généreux en donnant de votre temps et de votre talent au fil des ans. D’innombrables étudiants de McGill ont été touchés par votre sagesse dans leurs vies et leurs choix de carrière, et nous en avons tous bénéficié.

Je tiens également à remercier l’Institut d’études canadiennes de McGill d’avoir organisé cet événement exceptionnel. Le débat n’était-il pas extraordinaire?

Vous savez, je me suis mêlé à l’équipe de débat de McGill. J’ai même croisé le fer une fois avec Ted Cruz lors d’un tournoi à Yale.

Il n’a pas beaucoup changé.

Quoi qu’il en soit, je suis parvenu à la conclusion que je ne pourrais me montrer convaincant sur des points en lesquels je ne croyais pas. Je félicite les débatteurs de ce soir d’avoir surmonté cet obstacle.

Comme vous le savez tous, mon enfance m’a donné une perspective unique sur le Canada et le monde. Cependant, comme tout diplômé de McGill, mes idées ont été façonnées, assagies et testées pendant mes années sur le campus. J’ai une immense dette de gratitude envers McGill, mes professeurs et mes camarades.

Vous savez pour la plupart ce que je veux dire. L’une des premières choses que l’on apprend à McGill est que chaque salle regorge de gens qui ont tous l’habitude – ou du moins l’impression – d’être les plus intelligents du groupe.

À cette époque comme aujourd’hui, puisque vous êtes tous dans la même salle, l’arithmétique élémentaire exige que vous mettiez cette impression de côté.

« La Charte n’appartient ni aux libéraux ni aux conservateurs. Elle appartient à tous les Canadiens et, de plus en plus, à la communauté internationale. »Globe and Mail [TRADUCTION]

Et si vous êtes vraiment intelligents, vous apprenez vite à le faire. Vous tirez parti de l’occasion unique d’être immergés dans un environnement si dynamique. Je me souviens des heures passées à Gerts autour d’une bière à débattre avec des amies de l’Association des femmes de la possibilité pour un homme d’être féministe.

Lors de séminaires, je me souviens avoir défié mes camarades sur une culture de rectitude politique qui ne changerait pas les mentalités, mais ferait entrevoir les possibilités.

McGill, comme le Canada, est un endroit exceptionnel. L’IÉCM les sert tous deux extraordinairement bien.

L’Institut a été créé par McGill et la famille Bronfman pour nous aider tous à mieux comprendre ce grand pays. Pour avoir une vision claire de notre histoire et de notre patrimoine, pour relever les défis d’aujourd’hui et pour élargir et approfondir nos perspectives sur les nombreuses possibilités qui s’offrent à nous à l’avenir.

C’est une mission à la fois grande et importante. Et je tiens à me pencher sur l’un de ses aspects particulièrement cruciaux. Ce soir, j’espère apporter une modeste contribution aux efforts continus de l’Institut – et je cite ici son énoncé de mission : « identifier et explorer les bienfaits qu’offre une société pluraliste ».

C’est une mission importante pour le Canada, mais c’est un sujet particulièrement approprié ici, à Toronto. Cette ville est l’épicentre du multiculturalisme canadien. C’est un endroit où des personnes provenant de tous les pays et cultures imaginables et parlant des langues différentes habitent, travaillent, bâtissent et prospèrent ensemble. Pour une grande partie du monde, Toronto représente la vision la plus optimiste de ce que leur avenir pourrait être. Nous, nous avons la chance que Toronto fasse partie de notre présent.

Pour moi, le pluralisme tient à la diversité. Et la diversité est au cœur même du Canada. Elle nous définit dans ce que nous sommes et ce que nous faisons.

Nous le faisons mieux que quiconque sur terre. Si bien, en fait, que nous le tenons souvent pour acquis.

Rappelons-nous ceci : le Canada est le seul pays au monde qui est fort non pas en dépit de ses différences, mais grâce à celles-ci.

Les raisons de cet état de fait sont multiples, mais je suis convaincu que la cause principale de notre succès est l’idée typiquement canadienne de la liberté.

C’est cette idée que je tiens à développer avec vous ce soir.

Tout d’abord, j’estime que la liberté canadienne tient avant tout à l’inclusion. Nous avons connu des moments profondément regrettables, mais l’histoire de ce pays nous pousse constamment à nous dé-passer collectivement et individuellement pour peaufiner notre définition personnelle de ce qu’est un Canadien.

C’est une bonne chose, et elle a aussi son importance. Elle est bonne pour nous, bonne pour notre pays et importante pour le monde.

Deuxièmement, je défends l’argument selon lequel la liberté canadienne est aux prises avec l’un des problèmes les plus irritants du moment : l’interaction entre la liberté individuelle et l’identité collective. Nous savons que les gens sont définis à la fois par les points qui les unissent et les distinguent les uns des autres : langues, cultures, croyances, et même, sensiblement, par leur genre ou leur orientation sexuelle. Néanmoins, nous savons aussi que tout cela contribue à l’identité d’une personne, sans toute-fois la définir. Ces points trouvent tous leur point d’orgue et leur concrétisation dans les différentes personnes qui les incarnent.

C’est une blague cruelle que d’affirmer que vous libérez les gens de l’oppression en dictant dans une loi ce qu’ils peuvent – et ne peuvent pas – porter.Justin Trudeau

Cela aussi est une bonne chose. Cela nous donne de l’espace pour vivre et respirer. Cela donne à nos nombreuses cultures un terrain sur lequel croître et changer. Cela rend le Canada aux Canadiens, pour le bâtir comme ils l’entendent.

Nous, les Québécois, sommes fiers de notre héritage linguistique et culturel. Avec la Révolution tranquille, nous nous sommes donné les outils pour affirmer notre identité et notre culture dans le cadre canadien.

Notre réussite est l’incarnation et la manifestation que dans ce pays, on peut exprimer sa différence sans compromettre l’unité et la cohésion.

Quand mon père a déposé la Loi sur les langues officielles en 1969 – que Brian Mulroney a bonifié et rendu encore plus mordante en 1988 – il a voulu renforcer cette idée que notre pays a été depuis ses débuts fondé sur la diversité et l’inclusion. Que les francophones de ce pays sont chez eux dans ce pays, peu importe la province dans laquelle ils résident.

Troisièmement, il me paraît important de souligner que rien de cela n’est le fruit du hasard et que rien ne se poursuivra sans effort. Nous avons bâti des institutions vitales autour de ce thème; cependant, la liberté canadienne nécessite que le leadership politique canadien soit entretenu. Le Canada est comme il est parce que les Canadiens l’ont édifié ainsi. De génération en génération, nous avons élu des leaders de tous les partis qui ont partagé ces valeurs et façonné ce pays. Et même si je suis foncièrement optimiste pour l’avenir de ce pays, je reconnais qu’une alternative est possible, si les Canadiens la choisissent.

Personne ne sera donc surpris de m’entendre m’opposer au leadership qu’imposent actuellement le premier ministre et son gouvernement.

Mais avant de passer au plat de résistance, laissez-moi dresser la table. Beaucoup peuvent se demander pourquoi un chef politique s’embarrasserait de faire une allocution sur une notion comme la liberté. Après tout, nos politiques sont censées être vendues de nos jours. Nous sommes censés parler de mesures très précises, ciblant un « public clé » et des « électeurs indécis ».

Et ce, plus particulièrement lors d’une année électorale.

Mon idée est plus traditionnelle. Je pense que la politique est une expression concrète des valeurs. Les priorités sont importantes. Les engagements spécifiques sont importants. Il n’y a cependant aucun moyen de prédire les événements qui auront lieu durant un mandat, et encore moins les mesures qui devront être prises pour les gérer. Les gens ne sont pas naïfs. Ils le savent bien.

Les Canadiens ont donc le droit de savoir quelles valeurs fondamentales motivent les décisions de leurs leaders, peu importe les événements qui se produisent.

Pour moi, la liberté est l’une des valeurs fondamentales les plus importantes. Pour être plus précis, je crois que l’un des buts ultimes d’un leader politique canadien est de protéger et d’améliorer la liberté des Canadiens.

Je le dis non seulement parce que l’idée canadienne de la liberté est importante pour moi, ce qui est bien le cas. Elle a motivé plusieurs des changements politiques importants que j’ai présentés en tant que chef de mon parti. Mais cette idée est également importante pour nous tous. Notre engagement commun envers elle est le fondement même du pays extraordinaire que nous avons bâti.

En outre, je pense que le moment est venu pour les libéraux de reprendre la liberté à leur compte. Les conservateurs font de beaux discours à ce sujet, mais regardez ce qu’ils en ont fait.

Ils sont bien loin de l’ère de Sir John A MacDonald et s’adonnent aux railleries du genre « Pourquoi haïssez-vous la liberté? » du récemment disparu Sun News Network.

Leur instinct les pousse à présent à se méfier des gens qui n’ont pas les mêmes croyances pour faire ressortir les divisions avec ceux dont le point de vue est différent du leur.

« Être libre, ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaînes; c’est vivre d’une façon qui respecte et renforce la liberté des autres. »Nelson Mandela

Au cours de mes sept années au Parlement, j’ai entendu le premier ministre conservateur accuser deux chefs du NDP de sympathiser avec des terroristes, le Parti conservateur accuser d’antisémitisme l’ancien élève de McGill bien connu Irwin Cotler, et l’ancien ministre de la Sécurité publique déclarer :

« Vous êtes soit avec nous, soit avec les pornographes infantiles. »

Pour cet effort particulier, le premier ministre l’a finalement récompensé par une nomination judiciaire.

Cela, mes amis, n’est pas le Parti conservateur de vos parents.

Leur approche de la politique peut fonctionner à court terme, mais elle s’avère corrosive au fil du temps, plus particulièrement dans un pays aussi diversifié que le Canada. Elle engendre l’anxiété et fomente la peur. En tant que Canadien, au lieu de nous encourager à lutter pour notre liberté, elle nous incite à nous méfier des choix des autres.

M. Harper et moi-même avons des idées diamétralement opposées sur bien des sujets. Cela est particulièrement vrai de celui-ci : diriger ce pays signifie rassembler les Canadiens. Il ne s’agit pas de les monter les uns contre les autres.

La peur est un sentiment dangereux. Une fois officialisée par un gouvernement, elle n’a plus de limites. Il n’y a qu’un pas entre se méfier de nos concitoyens et prendre des mesures pour restreindre leur liberté.

Cela, pour emprunter une expression, ne caractérise pas notre façon de faire les choses. Pas au Canada.

Au Canada, quand nous sommes à notre meilleur, la liberté signifie l’inclusion.

Nous n’avons pas toujours été à notre meilleur. Nous avons subi beaucoup d’échecs, le plus pernicieux et peu enviable ne nous ayant pas encore quittés : la relégation au rang de citoyens de deuxième zone des Autochtones.

Notre histoire compte d’autres épisodes sombres : la taxe d’entrée imposée aux Chinois, l’internement de Canadiens d’origine japonaise ou italienne pendant la Seconde Guerre mondiale, notre refus d’accueillir les bateaux transportant des réfugiés juifs ou panjabis, notre propre passé d’esclavagistes. « Aucun Irlandais ne peut postuler. » « We don’t speak French here, so speak white ». La discrimination dont souffraient les Canadiens d’origine grecque ou portugaise ici même dans cette ville.

Revenir sur chacun de ces épisodes est un sujet de regret et de honte.

Et il ne devrait pas en être autrement.

Cependant, nous devons aussi en tirer les leçons. MacKenzie King a ordonné ces internements parce qu’ils étaient populaires. En fait, il a pris sa décision malgré les preuves de la GRC et de la Défense selon lesquelles ils étaient infondés. Il l’a décidé parce que les gens avaient peur.

Quand je parle aux jeunes d’aujourd’hui de ces épisodes, ils ont peine à croire qu’ils se sont vraiment produits. Cela ne semble pas possible, pas au Canada.

Nous devrions donc tous frémir à l’évocation de la même logique qui a abouti à la politique d’immigration « aucun juif, c’est encore trop » dans les années 30 et 40 et qui est reprise aujourd’hui pour susciter la peur envers les musulmans du monde moderne.

Pour moi, le pluralisme tient à la diversité. Et la diversité est au cœur même du Canada. Elle nous définit dans ce que nous sommes et ce que nous faisons.Justin Trudeau

Justement parce que le Canada que nous chérissons tous est à l’opposé de ces moments sombres… et que pour chacun d’entre eux, il existe des milliers de moments d’ouverture et d’espoir où le cheminement canadien tend inexorablement vers plus d’inclusion et de liberté. Le chemin de fer clandestin. La Loi sur les langues officielles. La Charte des droits et libertés. La Loi sur le multiculturalisme. L’admission de réfugiés musulmans ismaéliens. La liberté pour les personnes de confession juive, sikhe, hindoue ou évangélique de pratiquer leur religion.

Nous connaissons tous la célèbre citation que Martin Luther King Jr chérissait tant : « L’arc de l’univers moral est long, mais il tend vers la justice. » Eh bien, même si l’histoire de notre pays est jonchée de faux pas dont nous avons tiré des leçons, nous voyons que l’arc de l’histoire canadienne tend vers l’inclusion, vers la liberté.

Certains jours, nous commettons des erreurs. Certaines années, nous ne progressons pas. Parfois, nous faisons même un pas en arrière. Mais alors que nous approchons du 150e anniversaire du Canada, nous pouvons porter un regard sur le chemin parcouru et voir vers quoi notre pays tend.

En fait, chaque nouvelle génération de Canadiens s’est battue pour permettre à ses concitoyens d’avoir accès à cette liberté qui leur était jusqu’alors inaccessible. Chaque fois, les détracteurs disaient qu’étendre la liberté compromettrait nos valeurs traditionnelles. Que cela diluerait en quelque sorte le véritable sens d’être Canadien.

Nous pouvons voir maintenant qu’ils avaient totalement tort. Car travailler sans relâche pour permettre à nos concitoyens de profiter de la liberté est une valeur traditionnelle bien ancrée dans ce pays. Au fond, c’est en grande partie ce qui fait de nous des Canadiens.

Et pour illustrer cela, il n’y a pas meilleur exemple que l’expérience des femmes au Canada.

Quand j’avais un an, ma grand-mère Grace m’a tenu dans ses bras avant de nous quitter. Elle faisait partie d’une génération de Canadiennes qui ont dû se battre pour être reconnues. Lorsque son fils aîné – mon père – est né, les femmes venaient tout juste d’obtenir le droit de voter aux élections fédérales.

Même si ma mère représentait, à bien des égards, un nouveau mouvement de liberté pour les gens de son époque, elle devait subir des critiques qui seraient inacceptables de nos jours.

Quand je pense aux possibilités qui s’ouvrent à la génération de ma fille, ce serait difficile de ne pas être fier de tout le chemin parcouru. C’est indéniable, il reste encore beaucoup à faire. Au Canada, il est inacceptable que les femmes soient toujours confrontées à la violence sexuelle et à la discrimination, en particulier quand il s’agit d’avoir un salaire égal pour un travail égal.

Mais si l’on considère l’histoire dans son ensemble, comment ne pas être émerveillé par les progrès que nous avons accomplis en ayant une société où les femmes ne sont pas seulement incluses, mais bien essentielles à notre évolution économique et sociale.

Ce qu’il faut retenir ici est évident, mais souvent négligé. Après la guerre, le Canada a instauré des politiques qui ont étendu les libertés à plus de personnes que jamais auparavant. Ce fut l’aboutissement des efforts que menaient les femmes depuis plusieurs décennies afin de prendre le contrôle de la santé génésique et des droits qui s’y rattachent.

Nous avons prouvé que l’on peut bâtir et définir un pays – un pays extraordinairement prospère – au moyen de valeurs communes. Non pas à l’aide de la religion, de la langue ou de l’origine ethnique, mais de valeurs communes.Justin Trudeau

Et permettez-moi d’être très clair sur ce point. Le Canada que nous connaissons aujourd’hui serait inconcevable sans un accès à grande échelle aux moyens de contraception et sans la légalisation du libre-choix.

Toutes les mesures imaginables d’inclusion et de progrès, y compris la participation au marché du travail, la scolarisation et la représentation dans les coulisses du pouvoir économique et politique, ont évolué dans la bonne direction depuis que la loi accorde aux femmes le droit de choisir d’avoir ou non des enfants.

C’est pour cela que j’ai si fermement appuyé le droit des femmes au libre-choix lorsque je me suis porté candidat à la direction de mon parti. C’est pour cela que j’ai mis en place une nouvelle politique solide peu après mon élection, il y a de cela quelques années.

Voyez-vous, à mon avis, le Parti libéral devrait être un parti libéral. Il devrait promouvoir la politique qui est à l’origine d’une progression sans précédent de la liberté des personnes qui interviennent pour la moitié de la population canadienne.

Les critiques formulées par de multiples intervenants dans la foulée de ma décision montrent bien à quel point nous devons rétablir et défendre une idée claire de la liberté canadienne. En effet, la plupart de mes détracteurs soutiennent que cette nouvelle politique est une atteinte à la liberté – à la liberté des députés libéraux de voter selon leur conscience.

Cet aspect est important parce que, lorsqu’il y a conflit entre différentes interprétations de la liberté, notre réflexion s’en trouve précisée.

L’argument de mes détracteurs est le suivant : le fait d’obliger les députés libéraux à voter contre leur conscience sur une question de moralité limite injustement leur liberté. Cet argument paraît raisonnable. Mais il est facile de l’écarter lorsqu’on constate qu’il repose sur un jugement de valeur : faudrait-il privilégier la liberté d’un député libéral, ou celle des Canadiennes?

Les libéraux estiment que le droit d’une femme de contrôler son corps l’emporte sur celui du législateur de voter pour limiter ce droit. Les députés qui ne sont pas de cet avis ont d’autres choix. Ils peuvent siéger comme indépendants ou joindre les rangs des conservateurs.

À mon sens, la liberté canadienne ne signifie pas que les gens au pouvoir sont libres d’exercer cette liberté selon les dictats de leur conscience. Il s’agit plutôt de protéger le droit des Canadiens à ce que leur liberté ne soit pas indûment limitée, surtout par l’État.

Cette notion est au cœur de l’idée que les Canadiens se font de la liberté. Au Canada, la liberté n’est pas seulement une valeur à laquelle nous aspirons. C’est une réalité que nous vivons. Elle fait partie intégrante de nos plus importantes institutions, qu’il s’agisse de la Charte canadienne des droits et libertés, de notre approche particulièrement fructueuse sur la question de l’immigration ou de nos écoles publiques de premier plan.

Au Canada, la liberté est un bien public. Ce n’est pas simplement quelque chose que nous espérons que vous pourrez obtenir par vous-même si l’occasion se présente. C’est quelque chose que nous travaillons à nous donner les uns aux autres, et que nous en sommes venus à attendre, à juste titre, les uns des autres.

Comme l’a dit mon deuxième premier ministre préféré, Wilfrid Laurier, « le Canada est libre, et la liberté est sa nationalité. »

C’est pour cela que les efforts d’un groupe visant à restreindre la liberté d’un autre présentent tellement de dangers ici, au Canada, surtout lorsqu’on a recours aux organes de l’État à cette fin.

Au Canada, nous avons trouvé le juste équilibre sur une question très importante. Cet équilibre n’est pas parfait, mais il est juste, et il permet de concilier la liberté individuelle avec l’identité collective.

Nous savons que les gens se définissent largement d’après les liens qu’ils entretiennent avec les autres. Par leur bagage culturel, leurs convictions religieuses, leur sexe et leur orientation sexuelle.

Cependant, nous croyons aussi que c’est à travers les êtres humains, en chair et en os, que ces associations collectives trouvent leur forme d’expression la plus élevée. Tel est le génie du Canada. Nous étendons la liberté culturelle en veillant à ce que chaque Canadien, d’où qu’il vienne, soit libre d’incarner, d’exprimer, de développer et de transformer sa culture.

Nous refusons de voir une contradiction entre la liberté individuelle et l’identité collective. En fait, nous avons créé une société dans laquelle ces deux aspects prospèrent et se renforcent l’un l’autre.

Au départ, c’était un acte de foi et une idée très nouvelle. Avec le temps, nous avons appris à croire que, peu importe leur bagage culturel, plus les gens accepteront la diversité de notre pays, plus ils deviendront des Canadiens.

Parallèlement, notre propre bagage culturel allait se transformer. Là où la répression était présente, elle serait vaincue par l’occasion plus évidente de parvenir à la liberté qu’offrait le Canada. Là où l’isolement prévalait, nous y opposerions l’ouverture et l’inclusion.

Cela a pu commencer par un acte de foi, mais c’est devenu une caractéristique distinctive de notre pays, notre grande réussite et notre cadeau au reste du monde.

Nous avons prouvé que l’on peut bâtir et définir un pays – un pays extraordinairement prospère – au moyen de valeurs communes. Non pas à l’aide de la religion, de la langue ou de l’origine ethnique, mais de valeurs communes.

Fidèles à leur réputation, les Canadiens célèbrent trop peu souvent cette réussite. Mais le monde a besoin que nous le fassions. Surtout maintenant. L’un des problèmes les plus complexes et les plus urgents pour la communauté internationale consiste à trouver des façons de bâtir des sociétés où des gens de cultures différentes peuvent vivre ensemble et trouver des terrains d’entente.

J’ai beau avoir de profondes racines en Colombie-Britannique, je suis un Québécois francophone. Et j’en suis fier. Très fier. Mais ce dont je suis le plus fier, c’est que non seulement mon pays me donne le droit d’exprimer qui je suis, mais il valorise et honore également ma culture de manière à créer les conditions nécessaires à son épanouissement.

Cela nous enrichit tous.

Le Canada est le seul pays au monde qui est fort non pas en dépit de ses différences, mais grâce à celles-ci.Justin Trudeau

Au Québec, je sais que certains mettent en opposition la dualité linguistique et le multiculturalisme. Que certains voient dans le multiculturalisme – ou ce que plusieurs appellent l’interculturalisme – une forme de négation de l’identité québécoise francophone.

En tout respect, je ne les vois pas en opposition, mais en complémentarité. C’est en grande partie grâce à notre dualité que nous avons pu devenir une société ou des gens de diverses cultures, origines et religions ont pu venir s’installer ici et se sentir chez eux.

Je dirai aussi ceci: en tant que francophones, plus notre culture et notre langue sera véhiculée, valorisée et promue à travers le monde par le rayonnement de nos romans, de nos films et de nos artistes, plus nous en serons riches en tant que Canadiens et fiers de l’idée même du Canada.

Ce modèle de liberté canadienne et de diversité inclusive aurait effectivement pu naître du besoin pour deux grandes communautés culturelles historiquement en conflit de bâtir ensemble un nouveau pays. Mais nous en avons fait un modèle à suivre pour rendre harmonieuse une société incroyablement plus diverse.

Et le monde l’a remarqué.

M. Harper s’efforce de dépeindre le Canada comme une superpuissance des combustibles fossiles. Il choisit de faire abstraction du fait que le monde nous considère déjà comme une superpuissance constitutionnelle. Des pays aussi différents qu’Israël, l’Afrique du Sud et l’Australie se sont volontairement inspirés de notre Charte des droits et libertés pour régler certains des problèmes que nous avons mieux corrigés que toute autre nation du globe.

Comme on a pu le lire dans le Globe and Mail en 2012, à l’occasion du 30e anniversaire de la Charte : [TRADUCTION] « La Charte n’appartient ni aux libéraux ni aux conservateurs. Elle appartient à tous les Canadiens et, de plus en plus, à la communauté internationale. »

Je suis tenté, pour des raisons évidentes, de dire que c’est de la Charte qu’est née l’idée de liberté canadienne que je suis en train de vous exposer. Chose certaine, la Charte a étendu la liberté de tous les Canadiens.

Chacun de nous est maintenant libre d’épouser la personne qu’il aime, les femmes sont libres d’avoir ou non des enfants, et nous pourrons bientôt choisir de mourir dans la dignité.

La Charte a été l’occasion et le moyen qui a permis aux Canadiens d’acquérir ces nouvelles libertés pour eux-mêmes. On aurait mis beaucoup plus de temps à remporter ces victoires si l’on avait demandé au Parlement de s’en charger. Surtout, je tremble en pensant à ce que le gouvernement de M. Harper aurait pu faire en l’absence de la Charte.

J’aime à penser qu’en fait, la Charte nous pousse à faire honneur à la meilleure vision de nous-mêmes. Elle oblige les Canadiens à s’acquitter de leurs responsabilités les uns envers les autres, et envers le Canada. Dans un monde idéal, une telle charte ne serait pas nécessaire, mais, le monde étant ce qu’il est, nous devrions tous être profondément reconnaissants de l’avoir.

La Charte est donc le rempart ultime de la liberté canadienne, mais cela ne suffit pas. Il faut se rappeler que la Charte elle-même est le fruit du leadership politique. Elle a eu ses opposants et compte encore des détracteurs, et le gouvernement actuel refuse de la célébrer.

Il importe aussi de comprendre que la Charte peut nous protéger de notre gouvernement, mais qu’elle ne nous protège pas toujours les uns des autres. La liberté canadienne est certes protégée par la Constitution, mais sa promotion passe par le leadership politique.

Il y a quelqu’un dont je veux vous parler. Cette personne s’appelle Rania El-Alloul, et elle vient de vivre une épreuve à laquelle aucun Canadien ne devrait être confronté.

Rania s’est présentée en cour au Québec le mois dernier pour une affaire de propriété des plus banales. C’est une mère célibataire qui travaille sans relâche pour élever ses enfants. Comme des millions d’autres femmes dans des circonstances similaires, elle peine à joindre les deux bouts. Elle demandait l’aide de la cour.

Comme un million d’autres Canadiens, Rania est de confession musulmane. Elle s’est présentée devant la cour vêtue d’un hijab, un foulard que les musulmanes – et les femmes d’autres communautés religieuses – portent très couramment. Pour elle, ce vêtement fait partie intégrante de son identité personnelle et constitue une expression de sa liberté de religion.

Imaginez son désarroi lorsque la juge en instance a refusé d’entendre sa cause à moins qu’elle ne retire son hijab. Elle a déclaré, avec raison, que cet ordre lui donnait l’impression qu’elle n’était pas une Canadienne.

Le cas de Rania s’inscrit dans une tendance inquiétante que M. Harper semble tenir à accélérer et à exploiter.

« L’arc de l’univers moral est long, mais il tend vers la justice. »Martin Luther King Jr.

L’an dernier, son ministre de l’Immigration a déclaré, par voie de décision arbitraire, que les femmes ne pouvaient plus porter le niqab lors de cérémonies d’assermentation des nouveaux citoyens alors que la pratique était acceptée depuis plus de sept ans. La Cour d’appel fédérale a renversé cette politique.

Quelques semaines avant que Rania soit si injustement traitée, M. Harper a fait une annonce lors d’une assemblée partisane à Victoriaville, au Québec.

Qu’est-ce que M. Harper a dit à cette occasion? En dépit d’un large consensus selon lequel il n’avait aucune chance raisonnable d’avoir gain de cause, il a annoncé que son gouvernement allait en appeler de cette décision parce qu’il estime que le port du niqab est « offensant » et qu’il est convaincu que la plupart des Canadiens partagent son avis.

Dans les heures suivant ce rassemblement, les membres de l’entourage du premier ministre ont commencé à en faire leur slogan pour la collecte de fonds, disant carrément que le port du niqab « n’est pas notre façon de faire ». Moins d’une semaine plus tard, un éminent diplômé de McGill, le ministre Chris Alexander, a déclaré à la Chambre des communes que même le hijab de Rania constituait une perversion indéfendable des valeurs canadiennes.

Comme je l’ai dit un peu plus tôt, mes amis, la peur est quelque chose de dangereux. Une fois attisée, que ce soit par un juge lors d’une audience ou par un premier ministre avec un sifflet à chien, il est impossible de prévoir jusqu’où elle s’étendra.

Nous vivons une période inquiétante. Partout au Canada, et surtout dans ma province natale, les Canadiens sont incités par leur propre gouvernement à se craindre les uns des autres.

À mon avis, cette situation est à la fois inadmissible et une véritable menace pour la liberté canadienne. Je considère comme une vérité fondamentale que le premier ministre d’une démocratie libérale ne devrait pas se mêler de dire aux femmes ce dont elles peuvent se coiffer lors de cérémonies publiques.

Et certainement pas dans notre démocratie libérale.

L’emploi du vocabulaire du féminisme pour justifier un argument à propos des vêtements que peuvent porter les femmes est sans doute l’exemple de perversion de la liberté le plus novateur qui nous soit venu des conservateurs depuis un bon moment. Évidemment, ce n’est pas la première fois que les visées les moins libérales qui soient sont justement présentées sous l’angle de la libération.

Dans la province où nous sommes, un gouvernement a dit un jour qu’il affranchirait les gens de la pauvreté en obligeant tous les prestataires d’aide sociale à se soumettre à des tests de dépistage des drogues.

Vous pouvez désapprouver le port du niqab. Vous pouvez le considérer comme un symbole d’oppression. Vous pouvez essayer de convaincre vos concitoyens de ne pas faire ce choix.

Nous vivons dans un pays libre. Ces droits sont vos droits.

Mais ceux qui utilisent le pouvoir de l’État pour restreindre la liberté de religion et la liberté d’expression des femmes cèdent justement à l’impulsion de répression qu’ils affirment condamner.

C’est une blague cruelle que d’affirmer que vous libérez les gens de l’oppression en dictant dans une loi ce qu’ils peuvent – et ne peuvent pas – porter.

Où est passée la notion selon laquelle, dans une société libre, nous pouvons être en désaccord avec les choix d’autrui, mais nous devons défendre leur droit de choisir?

Mais il y a pire que les mots; il y a le message qui les sous-tend. Nous savons tous ce qui est en train de se passer. On cherche tout simplement à miser sur les craintes des gens et à susciter les préjudices directement à l’endroit de l’Islam.

Ce n’est pas cela, l’esprit de la liberté canadienne, mes amis. Cela, c’est l’esprit qui caractérise l’incident du Komagata Maru, celui du S.S. St. Louis et les déclarations du genre « Aucun, c’est encore trop ».

Cela, mes amis, n’est pas le Parti conservateur de vos parents.Justin Trudeau

C’est ici, au Canada, qu’un million de musulmans vivent et prospèrent dans une démocratie libre, ouverte et séculaire. Il faudrait qu’il en soit plus souvent ainsi à travers le monde, et non le contraire.

La protection de ces libertés contre ceux qui voudraient les miner par la violence est une responsabilité nationale de première importance. Il est à la fois vrai et évident que la liberté canadienne ne peut exister sans la sécurité collective. Comme je l’ai appris à McGill il y a de cela bien des années, notre contrat social nous oblige parfois à tempérer nos libertés pour les conserver à long terme. L’enjeu de tous les instants pour les démocraties consiste à trouver la façon de parvenir à un juste équilibre. Nous proposerons nos réponses à ces questions dans le volet de notre programme électoral portant sur la sécurité nationale.

Nous ne devons jamais brouiller la distinction entre une menace authentique pour la sécurité et le simple préjudice, ce que ce gouvernement a pourtant fait. Je crois qu’il l’a fait délibérément, et je crois qu’en faisant cela, il a commis une grave erreur.

Nous ne saurions accepter de défendre le Canada en renonçant à une partie de ce qui fait de nous des Canadiens.

En fin de compte, mes amis, l’antidote à la répression est la liberté.

À terme, c’est cette idée qui viendra à bout du terrorisme et du totalitarisme. Il en a toujours été ainsi. Les ennemis mortels des terroristes et des dictateurs, ce sont les sociétés qui sont ouvertes, prospères et libres, tant sur papier que dans les faits.

« le Canada est libre, et la liberté est sa nationalité. »Wilfrid Laurier

Celles et ceux d’entre nous qui ont la chance de profiter des nombreux bienfaits de la liberté canadienne doivent se poser en gardiens résolus et confiants de ce qui la caractérise.

La liberté inclusive. La liberté expansive. Voilà ce qu’est l’idée canadienne de la liberté. Une idée selon laquelle la liberté de tous croît lorsque de nouvelles libertés sont accordées aux personnes.

Nelson Mandela, citoyen honoraire du Canada, savait ce qu’est la liberté et ce que c’est que d’en être privé. Il a dit :

« Être libre, ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaînes; c’est vivre d’une façon qui respecte et renforce la liberté des autres. »

La liberté canadienne nous pousse à résister à la tentation d’imposer nos convictions personnelles à nos concitoyens. Le jeu en vaut la chandelle compte tenu de ce que cela nous procure en retour.

Car ce que nous obtenons en retour, c’est le Canada.

Je vous remercie.